De médecin à patient... Marianne*, chirurgienne : “En tant que médecin on n’a pas l’habitude de prendre soin de soi” 

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Pas facile d’ôter sa blouse blanche pour la chemise d’hôpital… Quand le médecin tombe malade, il découvre ses confrères avec d’autres yeux. Plus vraiment médecin, pas tout à fait patient lambda non plus. A 52 ans, Marianne, chirurgienne maxillo-faciale, déclare un cancer et réalise d'un coup qu'elle ne s'est jamais vraiment occupée d'elle, et elle le paie cher.

De médecin à patient... Marianne*, chirurgienne : “En tant que médecin on n’a pas l’habitude de prendre soin de soi” 

Marianne est chirurgienne maxillo-faciale, elle a 52 ans. En 2013, à la suite d’un déménagement dans le nord, elle doit chercher un nouveau gynécologue. Problème, aucun des praticiens qu’elle contacte ne prend de nouvelle patiente. « J’avais beaucoup de boulot, j’ai laissé passer. Au bout de 3 ans et demi, j’étais très fatiguée, j’ai pris un mois sabbatique, j’en ai profité pour faire une mammographie. La radiologue me dit qu’il y a quelque chose de bizarre, j’avais déjà eu une cytoponction, je suis revenue ensuite pour une biopsie. A ce moment-là, je n’étais pas inquiète, plutôt dans le déni, surtout pour un médecin », se souvient Marianne.

Le diagnostic tombe, elle a un cancer du sein, de bon pronostic. « J’ai consulté à Paris pour ne pas consulter sur mon lieu de travail. J’avais un cancer bilatéral. J’ai été très secouée, on tombe de sa chaise. De façon concomitante, je fumais un paquet par jour depuis 25 ans, quand la chirurgienne m’a appelée pour me dire qu’il fallait une chirurgie bilatérale, j’ai fait une poussée d’hypertension, j’ai craché du sang ».

Le scanner révèle un problème. « La panique me saisit. J’ai vu le pneumologue du service, il me dit qu’il y avait quelque chose, que c’était petit, mais qu’il n’etait pas sûr que ce soit bénin. J’ai été opérée pour le sein, j’ai fait de la radiothérapie, dans mon centre, j’avais peur de croiser des patients. C’est sordide la radiothérapie. J’ai eu beaucoup de brûlures, et c’est une épreuve encore plus psychologique que physique », confie-t-elle.

Et quelques mois plus tard, elle subit une nouvelle opération, au niveau du poumon cette fois. « C’était très compliqué dans ma tête. J’ai regardé sur le site du Conseil de l’Ordre ce qu’il y avait comme documentation sur le médecin malade. On sait des choses, sans tout savoir. J’ai lu les études faites sur le cancer, il est impossible de savoir, j’ai fini par tout fermer. Et je me suis contentée de faire confiance aux gens que j’ai choisis. » Un moment de lâcher-prise difficile à accepter pour Marianne qui, avec ses yeux de médecin, ne peut s’empêcher d’anticiper des complications potentielles.

Malgré cette épreuve, elle se sent obligée de retourner travailler. « La première patiente que j’ai reçue, après mon diagnostic, était une femme battue, fumeuse, avec un cancer de la corde vocale. Après elle, je ne pouvais plus faire entrer un autre patient. Je n’avais plus la force de prendre en charge la souffrance psychologique des autres. Je me suis arrêtée trois mois, j’ai bien fait. Cela m’a aidée à prendre soin de moi. » 

Quelque chose de presque inédit pour Sylvie. « En tant que médecin, on n’a pas beaucoup l’habitude de prendre soin de soi. Pourtant c’est fondamental pour pouvoir prendre soin des autres », se souvient-elle. « Après mon diagnostic au poumon, je n’en ai pas parlé tout de suite, ni à mes enfants ni à mon conjoint. En tant que mère de famille et médecin, j’avais l’habitude d’être le pilier sur qui tout le monde se repose. Pourtant finalement, ils m’ont beaucoup aidée.

Il faut trouver quelque chose à quoi se raccrocher, puisque l’hôpital ne prend pas soin de nous, il faut prendre soin de soi et chercher des appuis, anticiper avant d’être malade. »

Là encore, en tant que médecin, Sylvie sait comment choisir son équipe médicale, à qui s’adresser. « Je me suis rendu compte des difficultés d’avoir des médecins qui soient vraiment biens. Nous, on connaît bien le réseau. Je suis allée voir les gens que je savais les meilleurs et les plus humains. » Cette deuxième dimension était particulièrement importante pour elle. « Quand on devient patient, on se rend compte qu’un patient est hypersensible à tout ce qui se passe autour de la maladie, la moindre tension, hésitation, on se la prend en pleine pomme. Il m’est arrivé une fois d’être traitée comme si je n’étais pas là. Je rencontre le chirurgien plasticien. J’arrive avec mon époux, j’étais torse nu, il parlait à mon mari. Il se tourne vers moi, il m’a saisie au-dessus des hanches et a dit ‘je prendrai ici pour faire un lipofilling’. Et c’est tout. Jamais je ne me laisserai toucher par quelqu’un qui a cette approche. »

En repassant la blouse blanche, Marianne a ajusté elle aussi sa manière de s’adresser à ses patients. « J’ai été plus vigilante dans la manière de prendre en charge. J’ai été aidée par la période Covid, on a dû espacer les consultations. J’accordais plus de temps à la conversation avant et après l’examen, pour prendre le temps d’échanger, de mieux sentir les choses, mieux expliquer comment ça allait se passer. Quand le personnel n’était pas agréable, je leur faisais la remarque. C’est insupportable quand on est malade d’avoir quelqu’un de pas aimable en face de soi. »

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