© La Ligue contre le cancer / iStock
What’s up Doc : Qu’est-ce qui vous a mené à la médecine de la douleur ?
Antoine Lemaire : J’ai fait mon externat à la faculté de médecine de Lille et mon internat à Paris. J’ai ensuite entamé un parcours de surspécialisation en médecine palliative et en médecine de la douleur.
Un fois mes études finies, j’ai pris un poste à l’hôpital de Valenciennes. J’ai d’abord été recruté pour diriger l’équipe mobile de soins de support et de soins palliatifs. Après avoir largement développé cette activité et monté l’unité de soins palliatifs, j’ai quitté ce champ pour me consacrer pleinement à la douleur du cancer et à la douleur chez la femme.
Je dirige aujourd’hui le Centre d’Évaluation et de Traitement de la Douleur, ainsi que le Département Interdisciplinaire de Soins de Support pour les patients en oncologie. Je suis également chef du pôle cancérologie.
Pourquoi s’être intéressé à la douleur du cancer en particulier ?
A.L. : Comme souvent dans les parcours médicaux, il y a des raisons personnelles et des convictions profondes. Ce qui a guidé mon choix, c’est le sentiment d’injustice. Trop de patients ont mal lorsqu’ils souffrent du cancer, et cela dure depuis des décennies. J’ai été confronté à cette réalité pour un proche, et ça a été un déclic.
Vous avez mené des travaux de recherche dont un pour lequel vous avez reçu le prix Axel Kahn en 2025. Pouvez-vous nous en parler ?
A.L. : Lorsque l’on analyse la littérature scientifique depuis quarante ans, les indicateurs épidémiologiques concernant la douleur du cancer n’ont pratiquement pas évolué : elle reste très prévalente, souvent sous-diagnostiquée et sous-traitée.
Je suis parti de ce constat : malgré les formations, les recommandations, l’évolution des prescriptions médicamenteuses, les progrès restent insuffisants. Je me suis demandé pourquoi. Mon hypothèse a été que notre regard sur la douleur du cancer était inadapté. Nous continuions à la penser comme il y a trente ou quarante ans, alors qu’elle a profondément changé.
Il y a quarante ans, les traitements se limitaient essentiellement à la chirurgie, la radiothérapie et quelques protocoles de chimiothérapie. Aujourd’hui, nous avons l’immunothérapie, les thérapies ciblées, des techniques interventionnelles nombreuses. Les patients vivent plus longtemps, certains cancers sont désormais guérissables. La nature de la douleur, son évolution au cours du parcours de soins, et le pronostic des patients ont donc changé.
J’ai conduit, avec un groupe de chercheurs, trois années de travaux qui ont abouti à la publication de six articles dans une revue américaine spécialisée en oncologie. Ces travaux ont redéfini la manière de concevoir la douleur du cancer, en insistant sur sa complexité et son caractère évolutif.
J’ai proposé le concept de douleur « multimorphe » : une douleur qui change en permanence au cours du parcours de soins, et qui nécessite une prise en charge exhaustive et multimodale.
Ce concept a été repris dans des publications, des ouvrages, et est devenu un outil pédagogique enseigné en médecine de la douleur. Ces travaux ont abouti par l’obtention du prix Axel Kahn, en complément de mes travaux sur la photobiomodulation.
« La photobiomodulation existe depuis les années 1950, avec les lasers de basse intensité. Mais il a fallu des décennies pour comprendre les paramètres de dosimétrie nécessaires à son efficacité. »
Qu’est-ce que la photobiomodulation ?
A.L. : La photobiomodulation est une technique de luminothérapie utilisant des longueurs d’onde spécifiques (lumière rouge, infrarouge, parfois bleue) selon des paramètres très précis. Notre organisme est capable d’interagir avec la lumière : celle-ci est absorbée par les cellules, ce qui déclenche une série de réactions biologiques.
Ces réactions peuvent stimuler la production d’énergie cellulaire, favoriser la régénération, réduire l’inflammation et améliorer la cicatrisation ainsi que certaines fonctions immunitaires.
La technique existe depuis les années 1950, avec les lasers de basse intensité. Mais il a fallu des décennies pour comprendre les paramètres de dosimétrie nécessaires à son efficacité. Il ne suffit pas d’exposer un patient à une lumière rouge : les réglages sont essentiels.
Je me suis intéressé à cette technique notamment pour la prévention et le traitement des mucites, complication fréquente des traitements anticancéreux. Des recommandations internationales existent depuis 2014 en ce sens.
Je me suis formé en Angleterre, faute de formation académique en France à l’époque, et j’ai commencé à l’utiliser en 2018.
Les résultats ont été très encourageants, d’abord sur les mucites, puis sur d’autres complications : radiodermites, neuropathies périphériques chimio-induites, dysgueusies, anosmies, dysphonies. J’ai progressivement développé un véritable plateau technique hospitalier dédié à la photobiomodulation.
J’ai accompagné plus de 120 centres dans le développement de cette pratique, principalement pour les mucites et radiodermites. Quelques centres experts, dont Valenciennes, ont développé des indications plus larges et une activité de recherche clinique structurée.
Vous vous intéressez aussi aux douleurs chez la femme. C’est-à-dire ?
A.L. : En développant une consultation spécialisée en douleur du cancer, j’ai reçu de nombreuses patientes atteintes de cancers gynécologiques ou du sein.
Des confrères chirurgiens gynécologues, ou oncologues m’ont ensuite adressé des patientes souffrant de pathologies non cancéreuses, notamment l’endométriose et d’autres douleurs pelviennes chroniques.
En 2018, j’ai donc créé une consultation douleur chez la femme, intégrée au service de chirurgie gynécologique, tout en restant rattaché au centre anti-douleur. Cela permet une prise en charge intégrative, avec chirurgiens, gynécologues, sage-femmes, infirmières, psychologues. Nous prenons en charge des pathologies variées : endométriose, syndromes génito-urinaires, douleurs neuropathiques post-chirurgicales, etc.
Que diriez-vous à un étudiant ou jeune médecin qui s’intéresse à la douleur du cancer ?
A.L. : La situation est préoccupante. En France, on estime à une cinquantaine le nombre de médecins spécialisés dans la douleur du cancer. Les besoins augmentent pendant que les effectifs spécialisés sont insuffisants.
La prise en charge de la douleur est pourtant inscrite comme priorité dans les textes législatifs et les plans cancer. En théorie, tout établissement autorisé à traiter des cancers doit garantir l’accès aux soins de support, dont la douleur. Mais en pratique, c’est très inégal.
La médecine de la douleur est une surspécialité passionnante, transversale et exigeante. Elle est aussi globale. On travaille avec différentes spécialités et paramédicaux : neurologie, rhumatologie, oncologie, psychiatrie, techniques interventionnelles, approches complémentaires comme l’hypnose ou la méditation.
Ce n’est pas une pratique limitée à la prescription d’opioïdes. Elle implique des techniques variées (radiofréquence, cathéters nerveux, stimulation médullaire, TENS, antalgie intrathécale).
C’est aussi une spécialité éthique, porteuse de sens. La douleur est le symptôme le plus fréquent en médecine et un enjeu majeur de santé publique.
« La prise en charge de la douleur n’est pas une pratique limitée à la prescription d’opioïdes. Elle implique des techniques variées (radiofréquence, cathéters nerveux, stimulation médullaire, TENS, antalgie intrathécale). »
Comment espérez-vous que la prise en charge de la douleur du cancer évolue dans les prochaines années ?
A.L. : J’aimerais que l’on intervienne plus précocement auprès des patients : la précocité est un facteur clé démontré.
Je suis également préoccupé par certaines dérives commerciales réduisant la douleur à des techniques isolées, proposées comme solutions miracles. La prise en charge est bien plus complexe et doit rester fondée sur des recommandations scientifiques, dans une approche humaine et interdisciplinaire.
Enfin, le développement de la recherche clinique est essentiel pour l’avenir de la spécialité.