Procès d’intention - Critique de « Nuremberg » de James Vanderbilt

Article Article

En 1945, alors que le bras droit d’Hitler se rend aux Alliés et que plusieurs hauts dignitaires nazis sont arrêtés à sa suite, la communauté internationale s’entend et s’organise pour que le IIIe Reich n’échappe pas à un procès. Celui-ci se tiendra à Nuremberg, berceau du régime monstrueux. Le psychiatre Douglas Kelley, chargé d’évaluer les accusés et surtout de prévenir leur suicide, ainsi que le procureur désigné par les Etats-Unis Robert Jackson, vont devoir faire face à un homme qui n’acceptera jamais de se soumettre à la justice de ses ennemis…

Procès d’intention - Critique de « Nuremberg » de James Vanderbilt

© Bluestone Entertainment

Un film pour l’exemple, comme le fut ce procès. Et qui fait passer un message très actuel grâce à d’habiles tours de passe-passe. 

Il fallait probablement l'un des plus grands scénaristes pour s'attaquer à ce morceau d'Histoire méconnu qu'est le procès de Nuremberg. James Vanderbilt en est un avant tout, et c'est parce qu'il semble appréhender le processus historique comme un scénario en perpétuelle ré-écriture que son film, sous ses airs de renouer avec les vieux canons hollywoodiens de la grande épopée patriotique des décennies d'après-guerre, est si réussi. Passons sur le cabotinage éhonté de Rami Malek qui, se croyant visiblement encore entre un enregistrement en studio et une tournée des stades, ôte du crédit à ce personnage de psychiatre torturé entre son narcissisme à la limite de la psychopathie et ses idéaux sincères. Pardonnons également le scénariste-réalisateur de prendre parfois en pitié des personnages aussi accessoires que la fille de Göring, ou d'humilier inutilement des salauds dans l'illustration mal à propos d’une lâcheté qui, à l’imminence de la mort, semble d’un coup bien justifiable.

L’invention chaotique d’une justice internationale

Si le film est si réussi, il nous semble que c'est pour deux raisons. Le fond, tout d'abord. Vanderbilt rappelle à quel point cette mise en oeuvre de l'application du principe de crime contre l'humanité par les Alliés est advenue presque par hasard, en tout cas à l'encontre de volontés aussi fortes que peuvent l’être celles qui guident la destinée des peuples. Quant à son déroulement, il a surtout consisté en une succession constante d'accidents, jusqu'à la pirouette finale, d'une perversité macabre, de Göring. Tout cela dans un foutoir intégral géré par l'armée et la justice de divers pays, où il s'agissait effectivement et avant tout de maintenir en vie et en état d'être jugés une brochette de criminels allant du gratte-papier froidement zélé au bourreau retors. Et d'inventer le futur droit international. Pas étonnant que dans cette insuffisance de cadre chacun ait tenté de jouer sa partition, parfois de façon plus que limite. 

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/dr-eric-laurier-tout-na-pas-ete-dit-sur-la-mort-dhitler-ma-contre-enquete-medico-legale

Le Dr Kelley en est un « bon » exemple, ne voyant aucune transgression dans le dépassement des limites de son exercice, tant ses missions étaient floues et souvent contradictoires, et les règles édictées quasi-inexistantes. Pas étonnant également que le second d'Hitler ait vu dans cet effort de justice, qu'il prenait pour une mascarade, un moyen d'échapper non seulement à son procès mais à la vérité historique. Le film, dans un grand moment d'interrogatoire comme Hollywood sait nous en réserver, nous le rappelle bien, et illustre qu'il a fallu que plusieurs hommes d'horizons différents, aux façons de faire parfois radicalement opposées, mettent en commun leurs compétences et leurs idéaux pour échapper à l'échec qui menaçait constamment.

Mettre en scène la vérité

Dans les premières scènes du film, le Dr Kelley met en avant ses habiletés de prestidigitateur. Vanderbilt annonce ainsi en quoi consisteront le procès comme le film: non pas un tour de passe-passe - ce serait quelque peu dénigrer cet accomplissement juridique autant que sa retranscription cinématographique - mais en tout cas un dispositif qui, en détournant l'attention, vise à mettre au jour ce qui est caché. C'est ainsi que le procureur Jackson et son acolyte britannique parviendront à « piéger » Göring. C'est également en superposant la harangue d'un Göring bateleur et ventripotent, légitimant l'installation de la dictature nazie « au nom du peuple », au visionnage, en plein coeur du procès, des films réalisés par les GI's découvrant l'enfer des geôles exterminatrices érigées par ces mêmes populistes, que le réalisateur semble dévoiler sa réelle intention: faire découvrir à la population américaine par l'attestation historique à quoi peuvent conduire des principes politiques qui auraient pu être énoncés par Trump lui-même. 

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/anatomie-dune-fuite-critique-de-la-disparition-de-josef-mengele-de-kirill-serebrennikov

C'est bien évidemment cela qui rend le film nécessaire, et bien peu contestable. Aux grands maux les grands remèdes. Et, à ce « jeu-là », Vanderbilt est bien plus convaincant qu'un Serebrennikov qui, se mettant dans les pas d'un autre dégénéré de l'ambition aryenne, avait concocté un making-of des exactions inhumaines du Dr Mengele à partir de fausses images d'archives. L'effroi que voulait susciter le réalisateur russe chez le spectateur était ainsi contaminé par une forme de gêne. Chez l'américain, il est au contraire d'une pureté qui en dédouble l'intensité. Et nous nous retrouvons, tels ces juges et ces témoins, sidérés devant l'horreur de ces images documentaires. Tels le peuple américain également ? On le leur souhaite.

Aucun commentaire

Les gros dossiers

+ De gros dossiers