© CinemaScópio - MK Production - One Two Films - Lemming
Réalisé avec autant d'amour que d'intelligence, L'Agent Secret est un film stimulant et bouleversant, qui vous emporte loin et vous cueille profondément.
Il faudrait pouvoir savoir, pour pouvoir expliquer au mieux, ce qui fait l'immensité d'un film. Ecrire sur une œuvre que l'on a adorée, c'est se condamner à la culpabilité de réaliser une injustice. Peut-être d'abord se dire qu'on a failli passer à côté, et être comblé de ne pas avoir à le regretter. Premier indice. Un film de l'an dernier porté par un bouche-à-oreille étonnant et quelques franches critiques négatives, que l'on se presse de découvrir après une séance affligeante concernant un film totalement arty-ficiel composé de saynètes de famille mal racontées et insignifiantes qu'on aimerait tant échapper à commenter. Rescapé de la séance précédente et se retrouver chavirant pendant deux heures trente. Vouloir garder une trace de ces secousses. Pouvoir simplement témoigner combien cette surprise nous a fait l'aimer.
Démultiplication de regards
Dès l'ouverture, Kléber Mendonça Filho place son œuvre-fleuve sous les auspices du mythe, installant ses références cinéphiliques - entre western spaghetti et horror movie animalier - à l'exact croisement entre l'imaginaire d'un peuple et l'expérience intime de l'enfance, représentation symbolique des conséquences concrètes, individuelles comme collectives, de la dictature. À ces différents points de vue se surajoute un troisième, alors que l'on se rend compte qu'une part de l'histoire de Marcelo a été recueillie et conservée sur des enregistrements sonores, découverts des années plus tard par une jeune archiviste et retranscrits comme tels, avec la subjectivité et la fraîcheur de ce regard neuf. L'Agent Secret est ainsi conçu, plus que comme une polyphonie, comme une démultiplication de regards, nous menant alternativement en divers endroits avec une virtuosité déstabilisante parce qu'étourdissante.
« La trajectoire du film est telle une ligne lancée dans un marigot par un pêcheur affûté et patient, nous immergeant progressivement dans le bain d'un système répressif, où la menace se précise à mesure que les eaux se font troubles »
S'il se déploie en s'essaimant, le film également se déroule de façon minutieuse : sa trajectoire est telle une ligne lancée dans un marigot par un pêcheur affûté et patient, nous immergeant progressivement dans le bain d'un système répressif, où la menace se précise à mesure que les eaux se font troubles. Le caractère presque comique des poursuivants de Marcelo, les éruptions régulières de violence exhibées comme dans un bon vieux slasher, ainsi que les légendes urbaines poussant sur le terreau des faits divers et se faisant l'écho autant que le rempart contre ses propres peurs d'une population sous contrôle, sont autant de masques destinés à rendre la vie supportable mais condamnés à tomber et à confronter le spectateur, via la jeune archiviste, à la froideur objective et cruelle de l'événement historique.
Entre mélodrame et gros slasher
Mais cette densité cinématographique, permise par une telle intelligence de regard et de mouvement, ne serait rien sans celle du cœur. L'Agent Secret est avant tout un film d'où exsude une chaleur, une tendresse posée sur ses personnages; le réalisateur offrant une dignité à toutes ces « petites gens » qui ont fait face à la dictature militaire, les réfugiés comme ceux qui les protègent, ainsi qu'une sépulture à ceux qui sont tombés sans jamais se relever. Il s'attarde sur l'héroïsme organisé d'une armée des ombres bigarrée autant que sur la bravoure ponctuelle de fonctionnaires dociles mais pas dupes. La solidarité est ainsi célébrée sous ses différentes facettes telle une pierre précieuse au coeur de laquelle irradie l'amour, celui d'un père et d'un enfant. Celui aussi du réalisateur pour la fiction et le cinéma, peut-être l'art le plus populaire qui soit, en lequel il place tant de confiance et attribue un pouvoir si essentiel, celui d'aider à vivre dans le présent et à ne pas faire mourir le passé.
A l'issue de ses multiples détours, le film peut enfin pleinement assumer sa veine mélodramatique, mais il le fait là encore avec une subtilité et une intensité émotionnelle qui le placent au dessus d'oeuvres voisines, pourtant déjà remarquables. On pense notamment à la Vie des Autres ou à Madres Paralelas. Sans pour autant abdiquer son ambition populaire ni son amour pour les cinémas de quartier, le grain de la pellicule et les Dents de la Mer.