Fosse piste

Critique de "Madres paralelas", de Pedro Almodovar (sortie le 1er décembre 2021)

Janis, photographe dont la famille fut naguère victime du franquisme au moment de la guerre d'Espagne, tombe enceinte de l'archéologue qui doit l'aider à reconstituer le passé de son village. A la maternité, elle rencontre et soutient la jeune Ana, autant désemparée et perdue qu'elle est heureuse. Pourtant, après l'accouchement de chacune, la vie bien organisée de Janis va peu à peu se fissurer, entre réminiscences du passé et inquiétudes de mère... Madres Paralelas est l'un des films les plus déroutants d'Almodovar, ce qui ne l'empêche pas d'être passionnant.

Aborder les fantômes du franquisme semble être pour Almodovar l'éternel profane, voire le profanateur de la bourgeoisie catholique de son pays, une entrée en terre sacrée. Comme si l'hystérie chaleureuse de la movida était incompatible avec ce retour sur le passé de son pays - voire comme si elle avait justement eu pour fonction de ne pas avoir à le faire. C'est la première singularité de son film, en germe dans ses oeuvres précédentes, mais qui se manifeste pleinement dans celle-ci : une austérité assumée, certes toujours parée des magnifiques décors et arredamenti qui sont sa signature, mais dont la perfection glacée vient renforcer le côté désincarné. Il est certes surprenant de voir le plus célèbre des réalisateurs espagnols lorgner, toutes proportions gardées, vers le cinéma d'un Haneke, en tout cas dans sa veine démonstrative et volontiers moraliste. Mais c'est aussi une tentative à saluer, surtout eu égard à un âge où il est rare qu'on se réinvente. En signant comme toujours un film sur son pays, dont on ne sait plus s'il suit l'évolution du réalisateur ou si c'est l'inverse, il semble en tout cas n'avoir eu d'autre choix que d'épouser la gravité de ces familles qui n'ont pu enterrer leurs morts et faire le deuil de leur histoire.

La conséquence principale de ce choix narratif est que les deux héroïnes semblent plus être des personnages au service d'un argumentaire que des personnes de chair et de sang. Nous perdant volontairement dans la voie du mélo pour mieux nous restituer son message vers la fin du film, Almodovar nous invite à accepter les tours et détours d'une intrigue sinueuse dont il a le secret, mais là où la passion et l'incandescence qui portaient ses personnages nous permettaient jadis de les suivre sans avoir à les comprendre, l'apparent détachement et le côté archétypal de Janis et d'Ana rendent moins fluides certains choix scénaristiques, qui apparaissent plus clairement comme des péripéties dont le seul ressort est de faire évoluer l'histoire. Au risque de moins adhérer, de moins y croire. Pour notre part, cet écueil a été évité, tant cette apparente fausse piste, celle du mélo, permet au final de rendre limpide ce que le réalisateur a voulu illustrer dans son film: comment agir ses choix quand nous manque la sérénité face à notre passé et notre descendance? C'est ainsi que Janis semble accepter mollement, en tout cas en paraissant constamment "à côté", tout ce qui lui arrive, malgré tous les atours de la femme moderne dont Almodovar a voulu la parer. Et ce n'est qu'à la toute fin, lors d'un épilogue empreint de ce que nous pourrions qualifier de "bonheur grave", qu'elle semble pouvoir repartir dans sa vie, ayant soldé les comptes avec son passé lointain comme avec son présent - avec un écouvillon comme deus ex machina!

Madres Paralelas est avant tout, un film irrigué par des peurs diffuses, ancestrales et fondatrices, celles de ne pas savoir d'où l'on est issu, de perdre subitement ce à quoi l'on tient le plus, de ne pas arriver à aimer son propre enfant comme de ne pas être aimé, de devoir révéler un secret autant que d'en rester prisonnier... Toutes ces peurs qui finalement sont reliées aux traumas que l'on porte en soi, dont on a hérité et que l'on transmet, et dont on ne sait au final que si peu. Traumas qui sont également source d'incompréhension voire d'affrontement entre les générations, et en cela le propos d'Almodovar est particulièrement actuel. Ainsi cette scène centrale, qui semble unir les deux histoires "parallèles" du film, au cours de laquelle Janis reproche à Ana de ne pas se préoccuper du passé de leur pays. Et pourtant, à y regarder de plus près, en fondant leur relation sur un mensonge, Janis, qui représente la génération pétrie de culpabilité et de belles valeurs, qui, lorsqu'Ana lui confie sans vraiment se le représenter avoir été victime d'un viol, ne comprend pas pourquoi elle n'est pas allée porter plainte, ne fait que reproduire ce qu'elle combat. Inversement, la jeune Ana, en révolte contre ses parents mais que la maternité semble avoir apaisée, entière dans ses comportements, allergique au mensonge, semble bien plus proche de ce que Janis cherche à incarner et représente une génération qui a décidé de ne plus se laisser dicter ses comportements par les précédentes. En choisissant de les faire se réconcilier, c'est à un optimisme tout sauf béat - sa réputation est sauve! - qu'Almodovar nous invite. Son plan final est là pour nous le rappeler…

 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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