Protection du père

Critique de "La vraie famille, de Fabien Gorgeart (sortie le 16 février 2022)

Anna et Driss, parents de deux enfants, vivent leur première expérience de famille d'accueil en hébergeant Simon, petit garçon confié par l'ASE et dont le père, Eddy, s'est enfoncé psychologiquement suite au décès de la mère. Mais quand Eddy veut reprendre ses droits, que devient l'intérêt de l'enfant ? Un film qui pose de bonnes questions et qui sait ne franchir les limites ni du pathos ni du démonstratif.

 

Une histoire racontée et filmée simplement, qui fait écho à de nombreuses situations et qui devrait constituer la normalité de celles-ci : un enfant arrivé en bas âge dans une famille d'accueil et qui y grandit développe nécessairement de forts liens affectifs - on peut en tout cas espérer que cela constitue, en tant que besoin fondamental pour la construction psychique, l'un des principaux effets attendus du placement - alors que cet accueil est prévu comme transitoire ; dès lors, comment vivre et accompagner, chez ces enfants ayant déjà vécu des situations traumatiques précoces, la séparation ? Sans apporter de réponses toutes faites, et en privilégiant volontairement un contexte nuancé - un père biologique veule mais sans malveillance - le réalisateur Fabien Gorgeart, qui s'inspire de sa propre histoire, évite habilement le danger du réquisitoire et appuie sur la difficulté inhérente qu'il y a à réfléchir à l'intérêt de l'enfant quand les limites, nécessairement floues, ne sont pas du registre purement légal. Si l'on peut lui reprocher une description idéalisée du foyer d'accueil, reprenant les codes conventionnels du bon téléfilm familial, la comparaison inévitable avec la précarité financière et psychique du père biologique a l'intérêt d'ajouter de la complexité au dilemme de l'intérêt de l'enfant, tant la question sociétale se superpose à la dimension individuelle.

C'est en mettant au jour, de façon fort pertinente, les principes de base de notre système de protection de l'enfance, ainsi que la façon dont ils sont mis en pratique, que le réalisateur résout cette apparente problématique. Car c'est bien parce que l'intérêt de l'enfant devient secondaire dès lors que le lien avec le parent biologique demeure existant que le devenir de ces enfants placés est si fréquemment dramatique. Face à une travailleuse sociale laissant une totale latitude à Anna dans sa façon d'élever Simon, puis fonctionnant soudainement par injonctions, dans une ahurissante soumission à la "loi du Père" dès lors qu'Eddy manifeste le désir d'accueillir à nouveau son fils, ou encore face à une juge qui exprime clairement que le but de chacun est que le lien entre le père et le fils soit maintenu, comment imaginer que cet intérêt soit pris en compte ? Un tel système, défaillant à tout niveau, ne peut que conduire à précariser encore plus la position éminemment fragile de l'enfant en danger de construction psychique, en dehors de toute considération morale qui correspond déjà à un préjugé d'adulte. La suprématie du droit du sang, tant décriée aussitôt que l'on entre dans des considérations nationalistes, ne choque finalement que peu de monde, professionnels inclus, dans un système qui semble plus à coeur de protéger la famille et le fonctionnement social que l'enfant en tant qu'individu à part entière. Avec les conséquences que l'on imagine... Dès lors, bien loin de protéger l'enfant d'un scénario abandonnique répétitif, au risque de devenir constitutif, les dogmes de notre mécanique sociétale en favorisent bien plus la survenue. 

Pour nous faire partager cela, Fabien Gorgeart s'appuie sur une interprétation sincère, une description psychologique jamais retorse, celle d'un couple dont les meilleures intentions se heurtent à une réalité qui leur échappe. Mélanie Thierry campe avec une chaleur désarmante une Anna tellement à coeur de répondre aux besoins fondamentaux de Simon qu'elle finit par se méfier de tous ceux qui ne partagent pas sa priorité, tandis que Lyes Salem apporte à Driss une sobriété et une solidité impressionnantes. On imagine à quel point ces meilleures intentions, parce qu'elles se heurtent forcément à la réalité du système, ne peuvent que disparaître. Mais qui peut en sortir gagnant ?

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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