Pr Thibaud Damy : « L'impact psychique de la mort chez les soignants a des conséquences directes sur la prise en charge »

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Cardiologue à l’hôpital Henri-Mondor (AP-HP), le Pr Thibaud Damy a traversé la France à pied pour ouvrir le débat sur l’impact psychique de la mort sur les soignants et ses répercussions sur la qualité des prises en charge. De ce projet intitulé « Les Survivants », est né un rapport qui documente l’ampleur du phénomène et appelle à une refonte de la formation et du soutien institutionnel face à la fin de vie.

Pr Thibaud Damy : « L'impact psychique de la mort chez les soignants a des conséquences directes sur la prise en charge »

Pr Thibaud Damy © DR / Midjourney x What's up Doc

 

What’s up Doc : Qu’est-ce qui a déclenché ce travail sur la mort à l’hôpital ?

Thibaud Damy : Dans notre équipe, on a suivi plusieurs milliers de patients, et en quinze ans, on a dû gérer le décès de plus de 800 d’entre eux. En tant que cardiologues, on n’était pas du tout « câblés » pour affronter autant de pronostics redoutables et de fins de vie. On a dû développer des outils et travailler aussi sur nous-mêmes pour comprendre pourquoi c’était si difficile.
On a abouti à une évidence : la mort est un tabou en France, et nous, soignants, n’en sommes pas épargnés. Après avoir vécu personnellement un traumatisme vicariant et un burn-out nécessitant une psychothérapie, j’ai pris la mesure de l’ampleur de ces morts non digérées chez les soignants, et ai choisi d’agir. 

 

Vous avez choisi une forme particulière pour mener votre projet : une marche à travers la France. Pourquoi ?

T.D. : Après avoir commencé à construire des outils pour mieux accompagner les patients et les familles, tout en diminuant l’impact sur les soignants, j’ai décidé de traverser la France à pied. C’était une marche au nom du collectif Les Survivants, créé pour l’occasion, avec un groupe de collègues avec qui nous travaillons depuis plusieurs années sur ce sujet.
J’ai parcouru 906 km, de Paris à Bordeaux, puis de Castres à Toulouse, en m’arrêtant dans différentes villes pour organiser des conférences et des réunions-débats sur l’impact de la mort sur les soignants et ses conséquences sur la prise en charge. J’ai rencontré des centaines de soignants, mais aussi des habitants, y compris dans des territoires plus désertifiés. Je portais un logo qui interpellait et permettait d’ouvrir la discussion et de recueillir des témoignages.

« L’enjeu, c’est de survivre à la mort du patient — côté familles comme côté soignants »

« Les Survivants », ce sont qui exactement ?

T.D. : L’enjeu, c’est de survivre à la mort du patient — côté familles comme côté soignants — sans basculer dans un deuil pathologique. Pour les familles, cela peut se traduire par de l’anxiété, de la dépression, des arrêts de travail. Pour les soignants, la mort peut avoir un impact émotionnel très important, variable selon les liens avec le patient (âge, histoire…). Les décès répétés peuvent conduire à une fatigue compassionnelle, à des traumatismes psychiques, au PTSD, au burn-out, avec parfois un recours à des toxiques. Et lorsque tout cela n’est ni discuté ni partagé, cela rejaillit sur les soignants, leurs familles et la qualité de la prise en charge. C’est un véritable enjeu de santé publique.

 

Un chiffre marquant de votre rapport : 92 % des soignants présentent une dépersonnalisation après un décès. Faut-il y voir un symptôme inquiétant ou un mécanisme de protection ?

T.D. : Ce sont effectivement des mécanismes de défense qui se mettent en place pour se protéger psychologiquement. Mais ils ne sont pas bénéfiques pour le patient. Si, par mécanisme de défense, on est dans le déni ou la fuite et qu’on refuse de faire une annonce parce que cela nous impacte trop, qui va la faire ? La mort alimente une culture professionnelle du déni, de la fuite ou de la dérision. Et cela peut être ressenti par les patients ou leurs proches comme un manque d’empathie, notamment devant des attitudes ou des propos maladroits.

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/quel-est-le-rapport-des-medecins-la-mort-dix-dentre-eux-nous-repondent

Les chiffres clés du rapport « Les Survivants »

  • 384 soignants hospitaliers interrogés dans toute la France
  • 27 décès par an en moyenne par soignant
  • 15 % des décès jugés brutaux
  • 93 % estiment ne pas avoir reçu de formation adaptée à la fin de vie
  • 64 % ne bénéficient d’aucun soutien psychologique après un décès

Burn-out et impact psychique :

  • 48 % présentent un épuisement professionnel élevé
  • 92 % une dépersonnalisation marquée
  • 90 % un faible sentiment d’accomplissement personnel
  • 28,85 % se sentent émotionnellement vidés
  • 38,5 % se disent à bout en fin de journée
  • 30 % présentent des signes de dépression certaine ou probable

 

 Concrètement, en quoi le tabou de la mort nuit à la prise en charge ?

T.D. : Beaucoup de soignants sont dans le déni ou la fuite face au pronostic et à la fin de vie. Résultat : les patients n’entrent pas dans un parcours adapté, on n’annonce pas, on ne prépare pas les familles à ce qui va arriver. Et quand la mort survient, l’impact émotionnel sur l’équipe peut être énorme.

 

« La mort a été "déléguée" aux soins palliatifs, mais la plupart des décès surviennent en dehors »

 

Beaucoup de gens pensent que la mort est une « routine » à l’hôpital. Pour vous, c’est faux…

T.D. : C’est une erreur. Très peu de soignants choisissent ce métier pour gérer la mort. Elle a été « déléguée » aux soins palliatifs, mais la plupart des décès surviennent en dehors. Dans beaucoup de services, quand la mort arrive, c’est vécu comme quelque chose de très complexe.

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/david-deneufgermain-psychiatre-et-auteur-selectionne-au-goncourt-perd-notre-humanite

La crise Covid a-t-elle été un tournant ?

T.D. : Oui, un révélateur massif. On a exposé à des décès répétés des soignants qui n’y étaient pas préparés, dans une configuration particulière : une maladie contagieuse, avec la peur d’être contaminé et de contaminer ses proches. Beaucoup sont partis ensuite : démissions, reconversions… On a encore vu des lits fermés faute de soignants, longtemps après.

 

Il y a donc vraisemblablement un angle mort au niveau de la formation. Où est le problème selon vous ?

T.D. : Nous ne sommes pas préparés. L’enseignement est focalisé sur les actes et les traitements. Comme on l’a dit, la plupart des patients meurent dans des services extérieurs aux soins palliatifs. Pendant les études, dans certaines spécialités, on rappelle d’emblée qu’il s’agit de pathologies très mortelles… sans enseigner quoi faire lorsqu’on arrive au bout : identifier les mauvais pronostics, annoncer, accompagner, organiser la suite. Du coup, on continue parfois des actes futiles plutôt que de poser clairement les limites de la médecine et de préparer patient et proches. 
Beaucoup d'infirmières m’ont expliqué qu’on leur avait appris que, dès qu’elles mettaient leur blouse, elles ne devaient plus montrer d’émotions. On crée une véritable culture du silence : montrer ses émotions lorsqu’un patient décède serait « non professionnel ». Le soignant se retrouve donc seul avec une émotion qu’il ne peut pas exprimer.

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/apprendre-dire-un-patient-quil-va-mourir

Quelles solutions propose le rapport « Les Survivants » ? 

T.D. : Il faut intégrer la fin de vie dans la formation initiale et continue, avec un volet émotionnel et relationnel. À l’hôpital, il faut également mettre en place un soutien post-décès systématique : repérage des équipes exposées, psychologues dans les services, temps de partage, espaces éthiques, interventions immédiates après des décès brutaux ou inattendus.
Il faut aussi identifier et valoriser les professionnels capables d’annoncer un pronostic ou un décès, car tout le monde n’est pas à l’aise avec cela.

 

Avez-vous déjà mis en place certaines choses dans votre service ?

T.D. : Nous avons expérimenté plusieurs dispositifs : réunions régulières avec des psychologues pour parler de ce qui nous impacte, espaces éthiques activés selon les situations, art-thérapeute, psychologue, espace familles, consultations d’annonce structurées et post-annonce. 
Nous travaillons aussi avec les soins palliatifs en ambulatoire, de manière concomitante : nous pour la cardiologie, eux pour la gestion des symptômes et l’accompagnement du projet de vie jusqu’au bout. L’objectif est d’éviter l’absence totale d’anticipation — sinon les familles paniquent, le patient revient aux urgences et peut mourir dans de très mauvaises conditions.
Après un décès, nous proposons parfois un temps de rencontre avec la famille. Car l’histoire ne s’arrête pas au moment de la mort : elle se termine lorsque la famille est en mesure de surmonter le décès. C’est cela, « survivre à la mort », pour les proches comme pour les soignants.

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