© Clément Tacquet / Midjourney
Médecin urgentiste à la clinique Saint-Hilaire de Rouen, Clément Tacquet ne se destinait pas à la médecine de prévention. Un enchaînement de détours professionnels conjugué à un contexte familial particulier l’a conduit à investir ce domaine il y a quelques années, une pratique dans laquelle il dit aujourd’hui s’épanouir.
Avec le soutien de l’Union régionale des médecins libéraux (URML) de Normandie, le praticien de 36 ans a conçu des bilans de santé complets à destination des médecins libéraux du territoire. Une initiative prise en charge par la caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) de Seine-Maritime.
Le centre Santé Prévention Saint-Hilaire a ainsi accueilli son premier médecin-patient en juin 2025. Si 50 bilans devaient être initialement réalisés, l’expérimentation a finalement été reconduite, devant l’efficacité du dispositif et les retours unanimement positifs des participants.
What’s up Doc : Des centres de bilans de santé, il en existe déjà. Qu’est-ce qui différencie le vôtre ?
Clément Tacquet : Ce n’est pas un concept révolutionnaire en soi. La différence, c’est que le centre a été conçu sans logique administrative, financière ou commerciale. C’est un bilan purement médical. Mais surtout, l’originalité tient à l’accord que nous avons mis en place avec la CPAM de Seine-Maritime et l’Union régionale des médecins libéraux (URML) de Normandie, pour réaliser des bilans de santé spécifiquement adressés aux médecins libéraux.
Pourquoi un bilan spécifique pour les médecins libéraux ?
CT. : D’abord parce que beaucoup n’ont pas de médecin traitant. Dans notre région, les chiffres sont même pires que la moyenne nationale. Plus d’un médecin sur deux n’a pas de médecin traitant déclaré, et parmi ceux qui en ont un, près de 30 % se déclarent eux-mêmes ou leur conjoint. Et même quand un médecin traitant existe, il est souvent peu consulté (souvent un proche ou une ancienne connaissance de faculté) pour entretenir une relation de soins saine.
Les bilans de santé ne sont normalement pas remboursés…
CT. : C’est juste. Mais la CPAM a reconnu que, dans ses missions, il y avait aussi l’accompagnement des médecins libéraux. Pas comme une médecine du travail, mais comme un soutien. L’idée est simple : pour maintenir une offre de soins efficiente, il faut des médecins en bonne santé. La CPAM a donc accepté de prendre en charge complètement ces bilans dans le cadre de l’expérimentation.
Devant la demande énorme, on a décidé d’ouvrir plus de créneaux, mais ni la caisse, ni l’URML n’est en mesure de tout assumer. L’idée c’est qu’il y ait, à terme, un petit reste à charge – une centaine d’euros maximum – pour les médecins-patients.
« Les médecins libéraux ont le profil du cadre sup stressé »
Comment se déroule ce bilan ?
CT. : Il dure trois heures et se déroule au centre, dans un cadre très agréable. Le médecin arrive le matin pour une prise de sang très complète, avec une centaine de marqueurs. Ensuite, petit-déjeuner, puis des questionnaires sur tablette : activité physique, sédentarité, alimentation, sommeil, dépression, burn-out, hygiène de vie globale. Il y a ensuite un passage avec l’infirmière : vérification et mise à jour vaccinale, frottis si nécessaire pour les femmes, ECG… On fait aussi une impédancemétrie, pour analyser la masse musculaire, la masse grasse, l’hydratation. Croisé avec les bilans sanguins et les questionnaires, on obtient une vision très fine des facteurs de risque cardiovasculaire.
Il y a enfin un bilan ophtalmologique complet, un bilan ORL avec audiogramme et tympanométrie, une spirométrie, ainsi qu’un examen cutané pour le dépistage des mélanomes, et un examen physique complet par le médecin présent, en l’occurrence moi-même.
Car tous les examens ne sont pas réalisés par des médecins spécialistes ?
CT. : Non, et c’est volontaire. Les examens sont réalisés par des professionnels formés, avec des diplômes validés, et relus ensuite par des spécialistes via des réseaux de télé-expertise.
Cela permet de limiter les coûts sans perdre en qualité. Faire venir un ORL ou un ophtalmologiste pour des actes standardisés n’a pas toujours de sens.
C’est aussi un exemple pertinent de délégation de tâches. J’ai construit le bilan en m’appuyant sur les recommandations, puis en allant voir chaque spécialité : ORL, cardio, dermato, ophtalmo… On a défini ce qui était pertinent en dépistage, ce qui pouvait être délégué, et surtout des critères très précis d’adressage. L’objectif est d’éviter les consultations inutiles et de faire gagner du temps à tout le monde.
Vous avez observé chez ces patients-médecins des profils particuliers ?
CT. : Oui. Globalement, le médecin a le profil d’un cadre supérieur stressé. À la différence près qu’il a accès à plus de connaissances, de par son métier, mais se fait paradoxalement moins suivre. Les médecins mangent mieux que la population générale, mais ils ont une activité physique insuffisante, un dépistage très en retard, et un risque cardiovasculaire plus élevé que la population standard. On observe aussi une consommation importante de psychotropes auto-prescrits (plus de 20 %).
« 100 % de satisfaction. Ce chiffre révèle quelque chose : les médecins n’ont pas l’habitude qu’on prenne soin d’eux »
Vous vous attendiez à ces résultats ?
CT. : Pas à ce niveau-là. Par exemple, presque la moitié des médecins reçus présentent des déficits visuels ou auditifs non corrigés, y compris chez des spécialistes dont l’exercice dépend directement de ces capacités. Je pense par exemple aux dermatos qui font du dépistage cutané.
Pour l’aigu, les médecins sont très bien suivis : grosso modo, ils vont voir leur copain orthopédiste qui va leur prescrire une IRM. En revanche, pour le fond, le dépistage, la prévention, ils sont très en retard par rapport à la population générale.
On parle souvent de la santé mentale des médecins, avez-vous intégré cette dimension dans vos bilans ?
CT. : Justement, nous travaillons avec l’association MOTS (Médecine-Organisation-Travail-Santé), spécialisée dans la santé mentale des médecins. Nous utilisons leur questionnaire, en complément des nôtres, pour évaluer l’épuisement professionnel. Cela permet d’ouvrir un vrai dialogue avec les médecins et de proposer des orientations adaptées.
Quels sont les retours des médecins qui ont bénéficié du bilan ?
CT. : Pour l’instant, on est à 100 % de satisfaction. Ce chiffre est presque anecdotique, mais il révèle quelque chose : les médecins n’ont pas l’habitude qu’on prenne soin d’eux. Quand on les contacte, c’est souvent pour leur demander de l’argent ou leur reprocher des pratiques. Là, on leur demande simplement comment ils vont. Ça a eu un impact énorme.
Quelle est la suite du projet ?
CT. : L’expérimentation a été prolongée : on va bientôt atteindre la centaine de bilans réalisés. Les résultats doivent sortir, on s'interroge simplement sur la forme que cela prendra. Dans l’attente, les données recueillies sont utilisées par l’URML dans les discussions avec le ministère pour tenter de pérenniser le dispositif.
L’enjeu est ensuite de voir comment décliner ce modèle ailleurs. Tous les territoires n’ont pas des centres capables de proposer ce type de bilan.
Bonjour
Est ce que les médecins qui ne sont pas de la région Normandie peuvent se déplacer et bénéficier de ce bilan?
Mervi
Bonjour,
Pour le moment ces consultations sont réservées aux médecins qui exercent en Seine maritime (76) seulement... donc même pas la région Normandie entière, et encore moins le reste de la France.
LA.
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