"C'est ma mission de médecin d’alerter quand il y a un grave problème de santé publique"

Tout ce mois d'août, WUD part à la rencontre de ces médecins qui ont poussé un coup de gueule pour faire avancer le système en 2019. Aujourd'hui, le Pr Laurent Thinès, le neurochirurgien​ qui avait lancé en janvier dernier une pétition pour demander un moratoire sur l’utilisation des armes dites "moins létales". Une pétition qui a déjà récolté plus de 176 000 signatures.

What’s up Doc. Quelle est la raison de votre coup de gueule ?

Laurent Thinès. J’avais suivi le mouvement des gilets jaunes à Besançon. Au fil des mois, on a tous vu l’accumulation des blessés, avec des blessures qui étaient inédites en France. Des gens se retrouvaient avec des mutilations très graves : des pertes d’œil, des fracas maxillo-faciaux, des traumatismes crâniens graves avec hémorragie cérébrale, des fractures de la rate, des plaies cervicales… En tant que médecin et humaniste, j’ai pris position parce que j’étais effaré de voir la gravité et le nombre de blessures. Le nombre de blessés était déjà important en janvier 2019. Par ailleurs, eu égard aux articles 2 et 12 du code de déontologie, je pense qu’il s’agit de ma mission de médecin d’alerter quand il y a un grave problème de santé publique. Et j’ai estimé que c’était le cas, que mon rôle de médecin était de prendre position et de pousser ce coup de gueule.

Il y avait une omerta totale dans la communauté médicale

WUD. Quels étaient les objectifs de la pétition que vous avez lancé ?

L.T. Premièrement, j’ai lancé cette pétition parce que je voyais qu’il y avait une omerta totale dans la communauté médicale à l’époque. Pour moi, c’était intolérable de voir ça, de voir que personne ne s’élevait pour dénoncer l’usage de ces armes qui se sont avérées être des armes de guerre. Ce sont en effet des armes classifiées catégorie 2, donc c’est du matériel de guerre. La preuve, c’est que, quelques mois après, l’armée française a utilisé ces armes (LBD, grenades de désencerclement…) dans le cadre de ses opérations extérieures. Deuxièmement, on s’est rendu compte au fil des mois qu’il s’agissait de blessures gravissimes et qu’il y avait énormément de blessés (1). Au total, 24 personnes ont été éborgnées. En outre, une personne est décédée : Zyned Redouane, qui a pris un tir de lacrymogène dans le visage. Il y a aussi 7 personnes qui ont eu les mains ou les pieds complètement ou partiellement arrachés. Quant à Steve, il a été poussé dans la Loire, suite à une charge de LBD et de grenades de désencerclement. Le bilan était de plus de 430 blessés graves par armes sublétales le 29 juin dernier, selon le recensement  du journaliste David Dufresne (Allô – Place Beauvau). Mais ce chiffre est sous-estimé, car il y a beaucoup de gens qui ne consultent pas quand ils ont été blessés. Notamment suite à l’histoire du fichage des patients blessés lors des manifestations des gilets jaunes. J’ai par exemple été contacté sur les réseaux sociaux par des personnes qui avaient été blessés au crâne et n’avaient pas consulté.

10 fois plus de blessés graves que lors des 20 dernières années

 Avant 2018, le bilan était de 53 blessés graves en 20 ans, suite à des tirs de flashball, LBD ou le lancement de grenades de désencerclement. On en est donc presque à 500 blessés graves en l’espace de 20 ans. Donc, en l’espace de 10 mois de contestation, on a eu presque 10 fois plus de blessés graves que lors des 20 dernières années. C’est quand même extrêmement inquiétant. Avec le recul, ma prise de position a fait des émules, car la société française d’ophtalmologie a écrit une lettre à Agnès Buzyn pour s’alarmer des blessures oculaires. Puis, il y a eu 35 ophtalmologistes de renom (professeurs d’université, maîtres de conférence…) qui ont pris position en écrivant une lettre ouverte à Emmanuel Macron pour lui demander l’arrêt de l’usage des LBD. Enfin, récemment, des équipes de la Pitié-Salpêtrière et de Cochin (AP-HP) ont répertorié, dans un article publié dans le Lancet, 21 traumatismes faciaux et oculaires causés par des lanceurs de LBD. 

Même en Mai 68, il n’y a pas eu autant de blessés ni de morts

WUD. Le corps médical se mobilise de plus en plus, mais est-ce que cette mobilisation porte ses fruits ?

L.T. Ce qui est dramatique dans cette histoire, c’est que la mobilisation médicale, qui a notamment été soutenue par des syndicats comme l’UFML-S et des syndicats hospitaliers, n’a pour le moment eu aucun effet. Deux recours déposés au Conseil d’État ont été rejetés. Fin juillet dernier, ils ont à nouveau refusé l’interdiction des LBD et des grenades. Beaucoup de monde a demandé l’interdiction de ces armes : le défenseur des droits, dont on ne peut pas dire qu’il est partie prenante, les avocats, les syndicats, les soignants… Et on voit que le gouvernement est dans une fuite en avant totale ! Donc, je suis très inquiet sur l’issue de tout cela, car on voit bien que l’on a affaire à un gouvernement qui est complètement sourd aux alertes. On observe  une hausse de 200% des tirs de LBD et de grenades en 2018. Et ce n’est pas prêt de s’arrêter, car le gouvernement a passé en janvier dernier une nouvelle commande  de 1 200 LBD. Ils vont finir le stock de grenades de désencerclement et vont les remplacer par d’autres. Les pouvoirs publics ne sont pas du tout dans une désescalade. La dynamique actuelle est très inquiétante en termes de santé publique. Vous connaissez beaucoup d’événements historiques qui font quasi 500 blessés graves sur une très courte période ? C’est inédit. Même en Mai 68, il n’y a pas eu autant de blessés ni de morts.

La France n’est plus du tout crédible quand elle parle des droits de l’homme

WUD. Vladimir Poutine a même évoqué récemment les violences policières en France...

L.T. La France a été condamnée par toutes les instances internationales pour des violences policières. Par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), par le Conseil de l’Europe, par l’ONU… L’image de la France est complètement dégradée à l’étranger. La France n’est plus du tout crédible quand elle parle des droits de l’homme. Et je ne parle pas des problèmes d’arrestations arbitraires, je parle juste des violences liées aux armes de guerre. Nous sommes le pays des droits de l’homme, et on réprime de cette manière un mouvement de contestation populaire. On peut très bien ne pas être d’accord avec ce mouvement, mais il faut trouver une solution politique à un problème politique, et non pas une solution répressive. Sinon, on fait comme à Hong Kong, et on tire à vue sur les gens sans discuter avec eux.

Parmi les blessés, beaucoup étaient des manifestants pacifiques

WUD. Justement, la philosophe Anne-Sophie Chazaud considère que le traitement des manifestants hongkongais et des gilets jaunes par les autorités chinoises et françaises est comparable. Selon elle, le slogan "Œil pour œil", repris par les manifestants de Hong Kong en dénonciation d’un tir de police qui a provoqué l’énucléation d’un des leurs, fait écho aux plus de vingt éborgnés en France. Pensez-vous aussi qu’il y ait des points de similarité entre la France et Hong Kong ?

L.T. C’est clair. Et quand vous voyez qu’à Hong Kong, il a suffi qu’une seule personne soit blessée à l’œil pour que cela soit très mal pris. Mais la situation est beaucoup plus grave sur ce plan-là en France, car 24 personnes ont été éborgnées. Moi, ce qui m’inquiète, c’est l’inertie. C’est très bien que les équipes de la Pitié-Salpêtrière et de Cochin (AP-HP) aient répertorié ces blessures graves, mais cela n’apporte rien de neuf, on le savait déjà. Mais ils ne reprochent pas pour autant l’usage de ces armes. Moi, ce que j’aurais souhaité, c’est qu’ils se positionnent, qu’ils disent clairement que ce n’est pas tolérable d’utiliser des armes aussi dangereuses. Car plus on sera nombreux à le dire, plus cela aura d’impact. Ce qui m’attriste beaucoup dans la situation actuelle, au-delà du statu quo et de la fuite en avant des pouvoirs publics, c’est aussi, que, parmi les blessés, beaucoup étaient des manifestants pacifiques. Lors du 14 juillet, une dame a pris un tir de LBD dans le visage en sortant de Mac Donald, alors qu’elle n’avait rien à voir avec la manifestation. Elle a une fracture des parois de l’orbite. On voit bien que les policiers tirent dans tous les sens, sans contrôler, en dehors de toute doctrine. Ils ne respectent pas les règles d’usage de ces armes qui disent notamment de ne pas viser la tête. Or, on voit que de nombreuses personnes sont visées au niveau de la tête, notamment les journalistes…

 

WUD. De quelle manière continuez-vous aujourd’hui à interpeller la communauté médicale et les pouvoirs publics sur la question des violences policières ?

L.T. Ce qui compte pour moi aujourd’hui, c’est de faire en sorte que les blessés soient reconnus. Ce qui me touche beaucoup, c’est de voir que tous les blessés ne sont pas reconnus par l’État, par la justice, voire parfois même par le corps médical, car les médecins ne prennent pas toujours position pour dénoncer cela. Enfin, certains blessés ne sont pas reconnus par leur mutuelle, on a bien vu qu’il y a des personnes qui ont des problèmes d’indemnisation liées à leurs blessures. Et tout cela se surajoute aux blessures, au handicap non visible qui est la perte de travail, à la désocialisation, à la dépression, aux maux de tête... J’ai vu beaucoup de gens dont la vie a été foutue en l’air, et ces gens-là ne sont même pas reconnus.

Nos amis suisses ont bien compris la gravité de la situation en France

 C’est pour cela que l’on a fait début août une action à Montpellier. Nous avons mis en place une banderole aérienne qui a sillonné les plages du Languedoc. Elle dénonçait l’usage de ces armes et disant stop aux mutilations par LBD 40 et grenades. Il s’agit aussi de récompenser les blessés pour leur courage et leur dignité parce que personne ne le fait en réalité. Ces personnes qui sont blessées ou mutilées sont mises en banc de la société, alors que ce sont juste des gens qui vont descendre dans la rue pour défendre une meilleure qualité de vie en France et les droits de tout le monde. Nous allons faire une grande manifestation le 31 août, au pied de l’ONU à Genève (Suisse). Il s’agira une fois encore de dénoncer l’usage de ces armes en France et de pousser le gouvernement à reconnaitre les blessés dans leur parcours difficile de gens qui ont été mutilés et qui continuent à vivre avec ça. Nos amis suisses ont bien compris la gravité de la situation en France. Les LBD 40 sont fabriqués en Suisse avant d’être exportées, donc une motion va être déposée au parlement de Genève pour interdire l’exportation des LBD 40 en France. Donc, j’appelle les gens à nous rejoindre lors de la manifestation du 31 août.
 

Si j’étais blessé, je perdrais mon travail

 

WUD. Dernière question. Vous n’avez pas peur d'être victime des violences policières durant les manifestations en France ?

L.T. J’ai une banderole que je trimballe quand je fais des manifestations. Et c’est vrai que je pense aux blessures éventuelles. Si j’étais blessé en tant que neurochirurgien, je perdrais mon travail… C’est aussi ce qui me choque. Je suis médecin, je vais défendre une cause pour des gens qui sont blessés par des armes de guerre, et je risque moi-même d’être blessé, d’être mutilé… Et j’ai peur de cela, en France, en allant tout simplement manifester dans la rue.

1: Chiffres officiels (Ministère de l'Intérieur) au 23.05.2019 : 2 448 blessés, 561 signalements déposés à l'IGPN, 265 enquêtes judiciaires de l'IGPN, 8 enquêtes administratives, 15 enquêtes judiciaires de l'IGGN, 72 enquêtes transmises au Parquet, 19 071 tirs de LBD, 1 428 tirs de grenades lacrymogènes instantanées, 5 420 tirs de grenades de désencerclement , 474 gendarmes blessés et 1 268 policiers blessés.
 
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Portrait de Julien Moschetti

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