Gilets jaunes violentés : « Quand on est médecin et humaniste, je ne crois pas qu’on puisse rester inactif »

Laurent Thinès dans son service
Laurent Thinès dans son service, au CHRU de Besançon.

Le Pr Laurent Thinès, chef de service de neurochirurgie de Besançon, souhaite alerter sur les violences subies par les gilets jaunes lors des manifestations. À ce jour, plus de 70 000 soignants* ont signé sa pétition pour un moratoire sur les armes de défense – flashball et grenade – employées par les forces de l’ordre. What’s up Doc s’est penché avec lui sur ce sujet sensible.
 

What’s up Doc. Vous avez lancé une pétition pour réclamer un moratoire sur les armes sublétales employées contre les manifestants ? Quel a été l’élément déclencheur ?
Laurent Thinès. Je pense que les neurochirurgiens sont légitimes pour alerter sur la gravité des lésions, aussi bien internes qu’externes. C’est très inquiétant que des gens qui vont en manifestation se retrouvent à jouer à la roulette russe. Donc je voulais que la communauté se positionne clairement contre ça : quand on est médecin et humaniste, je ne crois pas qu’on puisse rester inactif face à ces violences.

Comme un sac de ciment de 20 kg sur la tête

WUD. Dans la pétition, vous mettez en avant le cas de Fiorina, une étudiante picarde.
LT. Elle est emblématique de la situation. C’est une petite de 20 ans, qui va à sa première manif’ avec des espoirs de changement. Elle se retrouve en plein chaos et quand elle rentre chez elle, elle a perdu un œil. C’est un drame humain immense. Et on ne va pas me dire que c’était une « black bloc » ou une militante d’extrême-droite. La manifestation en France est un droit constitutionnel, je ne vois pourquoi des manifestants se retrouveraient handicapés à vie. Encore ce week-end, un gilet jaune a été visé sans raison et a perdu un œil (Jérôme Rodrigues, ndlr).
 
 
Fiorina, jeune étudiante picarde ayant perdu un oeil dans une manifestation des gilets jaunes à Paris

Fiorini, 20 ans, a été blessée dans une manifestation de gilets jaunes à Paris, le 8 décembre 2018.
 
WUD. De quelles armes, dites sublétales, parle-t-on ?
LT. Le LBD-40 (lanceur de balles de défense, ndlr), ce sont des balles en caoutchouc dur qui sont projetée à 90 m/s. Ça donne une force d’impact de 200 joules : pour vous donner une idée, vous posez votre tête par terre et vous demandez à quelqu’un de laisser tomber un sac de ciment de 20 kg. Il y aussi les grenades de désencerclement GLI-F4. Elles font peut-être moins de blessés graves parce qu’elles sont utilisées à distance, mais quand vous prenez ça sur un membre, c’est comme de la dynamite. Et il y a 18 galets à l’intérieur qui partent dans tous les sens, sans compter les éclats métalliques.
 
WUD. Vous avez-vous-même été confronté à ce type de blessures ?

LT. Sur Besançon, on a eu la chance pour l’instant de ne pas avoir de blessés de ce type-là. Mais quand j’ai commencé à prospecter auprès de la communauté, quelques collègues m’ont rapporté des lésions, m’ont montré des scanners. On entend souvent des minimisations mais c’est gravissime : on a des hématomes intracrâniens, séquelles neurologiques, des opérations, des comas… Des choses qu’on voit dans des accidents de voiture ou des tabassages à la batte de baseball.

Il y a une autocensure des médecins

WUD. Quel type de réactions avez-vous eu au sein de la communauté médicale ?
LT. J’ai eu des soutiens mais les gens ont une pudeur pour parler de ça entre collègues. On est concentrés sur le soin des patients, on n’a pas tellement envie qu’il y ait des polémiques. Je pense qu’il y a une autocensure des médecins. Moi-même, j’ai pas mal pesé le pour et le contre. Jusqu’à présent je n’ai pas eu de retour négatif, mais pas tellement non plus d’encouragements, si n’est de collègues médecins proches, et d’aides-soignants, kiné, infirmières.

WUD. Vous ne craignez pas des répercussions sur votre carrière ?
LT. Je ne brigue pas de poste à responsabilité en dehors de mon service, mais je me suis quand même posé la question. Et à l’heure actuelle je ne suis pas certain que ça n’aura pas des conséquences – ça peut se jouer sur des niveaux très subtils, vous savez : de budget, de poste, de personnel.  Mais il y a un moment où je ne peux plus tolérer le silence : on fait ce métier pour aider nos contemporains.

WUD. Les syndicats de policiers expliquent que les armes sublétales ont pour fonction d’éviter le recours aux armes de poing. Que répondez-vous à cet argument ?
LT. Que penserait-on d’un médecin qui contamine un patient volontairement, sous prétexte qu’il y a été contaminé par un de ses malades ? C’est pareil pour les policiers : ils sont dans une mission de service public. Un CRS fait ce métier-là par conviction, il sait qu’il sera confronté à des situations difficiles, mais ce n’est pas une justification pour tuer ! Par ailleurs, je pense que c’est le ministère de l’Intérieur qui fixe le curseur de la violence. Quand on arrive à une manifestation à 9 heures et qu’à 9 heures 30 on se fait gazer…  Ce n’est pas en laissant la situation pourrir sur pied qu’on va résoudre le problème. Si on veut que les violences s’arrêtent, il faut trouver une solution politique.
 

* Plus de 72 000 personnes ont signé la pétition, le 31 janvier 2019.
 
 

Source: 

La pétition, intitulée « Les soignants français pour un moratoire sur l’utilisation des armes sublétales » est disponible en ligne sur Change.org.

Portrait de Yvan Pandelé

 

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