Quand les médecins quittent médecine : portrait de l'acteur Philippe Caroit

L’acteur Philippe Caroit n’a jamais passé l’internat. Aux portes de la D4, l’occasion d’une autre carrière s’est présentée à lui. 

« Un peu comme quand on est en couple, on peut être bien avec sa femme et tout d’un coup quelqu’un se présente, on ne part pas parce qu’on est mal mais parce qu’on a envie de suivre cette personne. » Cette passion qui le fait quitter médecine, c’est celle du théâtre. Nous sommes au début des années 80, il a déjà un bagage de comédien pour avoir été admis au Conservatoire de Montpellier. Il fait du théâtre amateur à Paris parallèlement à ses études. « J’allais en stage le matin et je prenais des cours l’après-midi. C’est à cette époque que je suis monté sur scène, une vraie révélation, une expérience libératrice. Je côtoyais également des gens de mon âge qui aspiraient à devenir comédiens, je me rendais compte qu’au delà d’un hobby le théâtre pouvait être un métier. »

« En D4, un ami m’apprend qu’Ariane Mnouchkine organise des auditions ouvertes à tous pour renouveler sa compagnie, le Théâtre du Soleil. J’avais vu deux de ses spectacles à l’adolescence, j’avais adoré, et je n’imaginais même pas que c’était possible. » Le processus est assez long et implique de devoir s’absenter régulièrement de son stage. « Il se trouve que mon chef adorait le théâtre ! Il m’a encouragé à tenter l’expérience. Je pensais que j’allais être recalé très vite, et puis non, je continuais à me rendre aux auditions, jusqu’au jour où Mnouchkine m’annonce que je suis pris dans la troupe. Il a fallu choisir. » Il y restera quelques années, ce qui lancera définitivement sa carrière.

Plongé dans cet univers trop jeune

« Je suis fils de médecin, le seul d’une grande fratrie à avoir choisi médecine, alors quand mon père a appris la nouvelle, j’ai eu droit à une lettre de 12 pages ! Tous mes amis me disaient que je devrais au moins passer l’internat, finir mes études. Mais pour moi c’était une évidence ! Et puis, je me disais que je pourrais y revenir plus tard, si ça ne marchait pas. »

Il n’a par contre pas eu à subir l’opprobre de ses confrères, et le seul qui l’a fait se sentir coupable de cette décision, c’est lui-même. « Il y avait 107 places en P1, j’ai beaucoup pensé au 108e, j’y pense encore. Bien plus tard j’ai même songé à le retrouver, savoir ce qu’il était devenu. Peut-être écrire sur lui. » 

En regardant dans le rétroviseur à 59 ans, Philippe pense qu’il a abandonné médecine pour des raisons plus souterraines. D’abord parce que, ayant eu son bac à 16 ans, il a été plongé dans cet univers probablement trop jeune, après avoir beaucoup idéalisé le métier. « J’étais fasciné par les french doctors comme Kouchner, leur engagement, l’impression aussi que dans l’urgence on intervenait sans se poser de question. Ça me plaisait bien. »

Beaucoup de mal avec la verticalité du système hospitalier

Il se souvient avoir assisté aux premières réunions de MSF, où tout était très accessible et ouvert. La découverte de l’hôpital coïncide avec les premières désillusions : « Déjà, j’avais un problème avec la confrontation à la mort, à la souffrance. J’ai aussi eu beaucoup de mal avec la verticalité du système hospitalier, le peu de place pour la fantaisie dans cette organisation pyramidale. » 

Restait l’humanitaire, mais là aussi sa vision idéalisée du jeune héros faisant bouger les choses se heurte à ce qu’il constate lors des réunions à MSF : les héros vieillissent vite, ne sont pas si heureux que ça, de plus en plus en décalage de la société, de leur famille. Le théâtre s’est présenté à lui par hasard mais il était prédisposé à expérimenter autre chose. « J’étais de plus en plus à côté de mes pompes. J’ai d’ailleurs quitté Broussais en D1 en faisant un échange avec la fac de Montpellier, ce qui m’a fait un bien fou. »

Aucun regret ? « Non, vraiment. Même quand j’ai ramé. Je garde la vision d’un beau métier. J’y ai découvert la richesse de l’humain, notamment pendant mes gardes. J’en ai conservé une certaine rigueur dans le travail. Je n’estime pas du tout avoir gâché 6 années de ma vie ! »

Une anecdote pour finir : « J’étais sur un tournage, le week-end était pluvieux, et je me mets à regarder la série "Hippocrate". J’ai enfilé les épisodes d’une traite et ressenti une émotion intense, sans comprendre pourquoi. Une sorte d’illumination… J’ai éprouvé le besoin d’en parler autour de moi. J’ai même confié à Thomas Lilti que je m’étais posé la question de raccrocher les wagons. J’ai été jusqu’à me renseigner : je peux réintégrer D4 quand je veux ! » Pas à l’ordre du jour, mais qui sait…

Pour lire l'intégralité du gros dossier "J'ai quitté médecine", rendez-vous ici.

En bref, j’ai quitté médecine parce que :

« J’ai été aspiré ailleurs. »

Arrêt : 6e année.

Les autres portraits du dossier 
Portrait du groupe électro-pop Jabberwocky
Portrait d'Albane, maintenant cavalière
Portrait de l'ex-chirurgien qui vend des gaufres
Portrait de Vin, maintenant vidéaste
Portrait de François Houyez, militant anti-VIH
Portrait de Jean-François Corty, qui a opté pour la médecine humanitaire

Portrait de Guillaume de la Chapelle
article du WUD 44

Vous aimerez aussi

Tout le long de ce mois, nous diffusons en podcast des témoignages de jeunes médecins, internes, externes, confrontés à leur premier mort. Aujourd'...
Les sénateurs confondent internes et bagnards.
Le projet de loi recèle chaque jour ses pépites : dans la nuit du lundi au mardi, les sénateurs ont décidé de renvoyer les internes de médecine...
Entre chasse au trésor et tapin

Le gros dossier

 

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.