Quand les médecins quittent médecine : portrait de Jean-François Corty, qui a opté pour la médecine humanitaire

Après des études de médecine, Jean-François Corty a réalisé une brillante carrière dans la médecine humanitaire en tant que directeur des opérations. Avant de se consacrer à l’écriture pour peser dans le débat politique.

« Quand tu rentres dans une carrière médicale, tout est ouvert, le champ des possibles est hyper large. A terme, tu peux faire du management, des actions militantes, te lancer dans l’écriture, naviguer de l’un à l’autre… » Jean-François Corty est bien placé pour en parler puisque l’exercice de la médecine n’a jamais été une fin en soi pour lui. Pour la bonne et simple raison que l’ex-directeur des opérations internationales de Médecins du Monde (MDM) rêvait depuis l’adolescence de faire une carrière dans la médecine humanitaire.
 
Le futur médecin a donc utilisé les études de médecine comme « un outil, un passeport pour s’orienter vers d’autres horizons, aller vers l’action, être témoin de ce qui fonctionne ou pas dans le monde afin d’être force de proposition pour les politiques publiquesJe voulais être à la croisée de la santé publique et des relations internationales. » C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a complété sa formation médicale avec une maîtrise de sciences politiques et un DEA d’anthropologie politique.
 
« Étudiant, je savais déjà que je n’avais pas envie d’être enfermé seul dans un cabinet, précise Jean-François Corty. J’ai donc privilégié une activité qui combinerait action sur le terrain et militantisme, un métier qui corresponde à un engagement politique, mais pas non plus dans le cadre d‘un parti politique. J’avais aussi envie de voyages, de rencontrer des cultures différentes, de travailler en équipe… »

Directeur des opérations internationales de MDM

 A l’issue de ses études de médecine, le jeune diplômé fait donc des remplacements de médecine générale à Toulouse et en région parisienne, avant de se lancer dans la médecine humanitaire en 1998, en tant que bénévole chez MDM Toulouse. C’est ensuite avec MSF qu’il sillonne le monde (Érythrée, Liberia, Afghanistan, Niger, Iran…), comme médecin de terrain, puis chef de mission.
 
De retour en France, il devient tour à tour directeur des opérations France de MDM, puis directeur des opérations internationales de l’ONG jusqu’à l’été dernier. C’est donc loin de l’exercice clinique que l’homme de 47 ans a traversé ces années dans l’humanitaire.
 
« Quand j’accompagnais des projets à caractère médical avec MSF ou MDM, je ne touchais plus aux malades car des équipes sur le terrain qui le faisaient. Par contre, je supervisais des projets qui relevaient de l’amélioration de l’accès aux soins et aux droits, ou traversaient les champs de la santé sexuelle et reproductive, des crises sanitaires, des conflits armés, des migrations… »

Toujours témoin de la souffrance des corps

Et c’est justement la diversité des problématiques explorées qui plaisaient tant à Jean-François Corty quand il travaillait dans l’humanitaire : « J’aimais évoluer dans des univers différents. Les besoins allaient bien au-delà des consultations cliniques. J’étais confronté à des situations à caractère médical, mais aussi des situations politiques dans des cultures différentes. »
 
Pour autant, « la médecine est restée une trame de fond, car j’étais toujours témoin de la souffrance des corps. J’étais dans le réel, loin des discours théoriques. C’est cette légitimité médicale, cette expertise de médecin qui me permettait de prendre la parole et donner mon avis en matière de santé publique. »
 
Et de faire un parallèle entre l’exercice de la médecine et l’humanitaire : « Être médecin, c’est aider les gens à aller mieux dans leur tête et dans leur corps, c’est faire en sorte qu’ils ne meurent pas. L’humanitaire, c’est participer à restituer les capacités et la liberté des personnes qui sont en rupture, les aider à redevenir autonomes. »

Garder une âme de médecin

Cette comparaison fait dire à Jean-François que « l’on peut garder une âme de médecin, même si on n’exerce plus la médecine clinique. Cette âme de médecin se perpétue quand on continue à travailler à l’amélioration de la condition humaine. Qu’il s’agisse de faire des plaidoyers pour défendre les droits humains au sein d’ONG ou d’écrire des livres… Bref, tout ce participe à entretenir dans le champ politique un contre-discours en s’appuyant sur le réel. »
 
Jean-François Corty fait évidemment référence à son propre parcours, lui qui a publié "La France qui accueille" en 2018. Un ouvrage qui propose un panorama non exhaustif des expériences d’accueil de réfugiés et de migrants dans l'Hexagone. Un coup de projecteur sur une autre France, ouverte, hospitalière et solidaire, qui voit en l’accueil un synonyme de cohésion sociale, mais aussi une plus-value économique et humaine.
 
Depuis son départ de MDM, il se consacre à l’écriture, travaille sur un essai et un roman graphique qui seront publiés en janvier 2020. Ce dernier ouvrage évoquera les questions migratoires, à travers le prisme de son itinéraire de médecin humanitaire. Le médecin s’est également remis à l’exercice clinique puisqu’il fait des gardes dans une clinique de nuit. Il est aussi investi dans la santé scolaire, puisqu’il milite en tant que bénévole dans plusieurs associations.

L’ultralibéralisme tue les gens

 Notre touche-à-tout a également fondé entre-temps le label Lelia Productions. Pour lui, « s’enrichir dans d’autres univers permet d’être ensuite plus fort pour porter des idées dans le débat politique ». Et c’est aussi ça, avoir une âme de médecin, pour Jean-François Corty : « être en sentinelle sur les questions politiques et sociales ».
 
Selon lui, les médecins ont longtemps joué un rôle important dans les campagnes. Et, aujourd’hui, « ils ont toujours une responsabilité forte dans la dénonciation politique des corps qui souffrent parce qu’ils les voient de près. »
 
Pour notre médecin militant, « l’ultralibéralisme tue les gens, mais beaucoup ne voient pas cette mortalité qui est peu visible. Par contre, les médecins voient depuis une dizaine d’années la crise sociale actuelle monter en raison de l’impact de l’ultralibéralisme, de la souffrance au travail, du chômage… Les médecins sont donc des témoins, donc nous devons faire partie des premiers à alerter l’opinion publique et les politiques sur ces questions. »
 
Car, « construire notre bonheur collectif, c’est aussi réduire le nombre de personnes qui souffrent de la pauvreté autour de nous. »

Pour lire l'intégralité du gros dossier "J'ai quitté médecine", rendez-vous ici.
 

En bref, je suis parti parce que :

« je rêvais de faire une carrière dans
la médecine humanitaire pour combiner action sur le terrain et militantisme »

Arrêt : en exercice ; puis retour…

Les autres portraits du dossier 
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Portrait d'Albane, maintenant cavalière
Portrait de l'ex-chirurgien qui vend des gaufres
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Portrait de Julien Moschetti
article du WUD 44

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