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Après un bref reflux observé en tout début janvier, la dynamique épidémique reste instable. Santé publique France alerte désormais sur une reprise des consultations pour grippe, particulièrement marquée chez les enfants, susceptible d’entraîner un regain de recours aux soins chez les adultes dans les semaines à venir. Les indicateurs de gravité demeurent élevés, avec une proportion de décès liés à la grippe comparable à celle observée au pic de la saison 2024-2025.
Sur le terrain, cette situation se traduit par un afflux de patients aux symptômes respiratoires souvent indistincts dès leur arrivée au SAU, rendant le tri initial plus complexe.
Pic épidémique : quand le tri devient un pari
En période de pic grippal, l’enjeu n’est plus seulement de disposer d’un diagnostic rapide : il s’agit de choisir le bon test au bon moment. Quand la prévalence de la grippe explose, multiplier d’emblée les analyses virologiques n’apporte pas forcément de bénéfice clinique. Au contraire : cette sur‑demande peut alourdir les circuits, brouiller la décision et retarder l’orientation des patients.
C’est précisément pour éviter ces dérives que certaines solutions permettent désormais de guider les équipes vers le test le plus pertinent en première intention, en fonction de la situation épidémiologique réelle. Une approche sélective et contextualisée, pensée pour fluidifier le parcours plutôt que le complexifier. Dans la pratique, plusieurs équipes décrivent une approche pragmatique : commencer par tester la grippe lorsque le contexte épidémiologique l’indique, puis adapter la stratégie si nécessaire. Une logique séquentielle qui permet d’intégrer le diagnostic à l’accueil sans alourdir le parcours.
Le véritable enjeu : la latence entre décision et résultat
Ce décalage est décrit de manière très concrète par un biologiste hospitalier. Même avec un service de laboratoire situé « à un étage des urgences », les interruptions de tâches s’accumulent. « Et généralement, entre le moment où l’urgentiste décide d’une analyse et le moment où elle est réalisée, il peut s’écouler 1h30 à 2h », explique le Dr Jérôme Grosjean, chef de pôle médico-technique au CH Métropole Savoie.
C’est précisément sur ce temps mort que se joue l’intérêt d’un diagnostic rapide intégré au SAU.
Changer le timing, pas la médecine
Pendant le pic de la saison grippale, la plateforme de test moléculaire déployée au sein d’un SAU ne change pas la médecine : elle change le timing. L’intérêt pour les équipes n’est pas de tout tester, mais de tester juste : la grippe, au bon moment, pour le bon patient.
Au CHU de Poitiers, le Pr Jérémy Guenezan, urgentiste, utilise la plateforme ID NOW™ développée par Abbott dans son service. Il résume l’objectif organisationnel : « il faut qu’on connaisse le statut virologique du patient lorsqu’il sort de notre service ». À Poitiers, la stratégie repose ainsi sur une prescription cadrée et contextualisée : en période de circulation intense de la grippe, le test est utilisé comme un outil de triage ciblé, intégré au flux, et non comme une exploration virologique exhaustive.
Une approche validée par Mélanie Le Corre, cadre infirmière au sein du même service : « le diagnostic est adapté et surtout accéléré puisque le résultat (…) apparaît entre 5 et 13 minutes, ce qui va avoir un impact (…) sur le parcours du patient ».
Un protocole simple, porté par les soignants
Au CHU de Poitiers, l’exécution est assurée directement par les soignants, selon un protocole très concret : prélèvement nasopharyngé, identification de l’opérateur et du patient, lancement du test, puis reprise d’autres soins pendant l’analyse, avec traçabilité et nettoyage de l’appareil pour le patient suivant. Chaque établissement peut néanmoins ajuster cette organisation en fonction de ses propres spécificités.
Fluidifier sans dégrader la qualité
La biologie délocalisée impose un cadre qualité que les urgences ne peuvent pas porter seules. L’implication des biologistes est indispensable pour gérer l’entretien, la certification, l’intégration informatique, la formation et l’ensemble des contraintes associées au dispositif.
Le Pr Jérémy Guenezan le souligne sans détour : « il faut une très bonne entente avec le laboratoire, car s’il n’y a pas les biologistes avec nous, on ne peut pas le faire ».
Au CHU de Poitiers, le Dr Pierre Dupuis, responsable de l’unité fonctionnelle de biologie délocalisée, décrit une gouvernance dédiée : une structure qui prend en charge l’installation, les contrôles, l’approvisionnement, la maintenance et les habilitations, afin de « ne laisser au service de soins que le soin d’exécuter les tests ». Une logique confirmée par Mélanie Le Corre : « l’équipe soignante reste centrée sur le patient », pendant que l’unité fonctionnelle gère le reste.
Encore faut-il que le résultat circule. « Il faut que le résultat soit intégré dans le dossier patient et que tous les services dans les étages y aient ensuite accès », insiste Jérémy Guenezan.
Des impacts en cascade sur l’organisation
En période de pic épidémique, le Dr Jérôme Grosjean rappelle l’objectif : « donner une réponse rapide à l’urgentiste ou au pédiatre », mais aussi à l’hygiéniste, pour décider des mesures d’isolement. Dans des organisations temporaires difficiles à staffer, la biologie délocalisée devient un levier pragmatique pour tenir les délais.
Le Pr Jérémy Guenezan décrit un impact en chaîne : « filière de prise en charge dès la salle d’attente, organisation des chambres, et même accès à certains traitements qui ne seraient pas déclenchés si la réponse arrivait trop tard ». Il insiste également sur la prévention des infections nosocomiales, en ajustant l’isolement « vers le plus ou vers le moins » pour être plus qualitatif.
Du côté des équipes infirmières, l’adhésion est facilitée par la simplicité du geste. « Le geste est simple, le résultat arrive vite », résume Mélanie Le Corre. Elle rappelle aussi que « les urgences font déjà d’autres biologies délocalisées (gaz du sang, troponine), donc le réflexe circuit existe », à condition qu’il soit correctement encadré.
https://www.whatsupdoc-lemag.fr/video/et-lareng-crea-le-samu-lincroyable-histoire-des-urgences
Utiliser le diagnostic rapide quand il est vraiment utile
Le test rapide n’a pas vocation à tout faire, toute l’année, pour tous les patients. Sa valeur apparaît lorsqu’il est activé au bon moment, en réponse à une tension identifiée — typiquement lors d’un pic grippal — avec une indication ciblée et partagée entre urgences et laboratoire.
Jérôme Grosjean rattache cette approche au contexte plus large de désertification médicale : éviter de faire revenir le patient « deux fois » pour obtenir un résultat, et conserver le flux dans une seule séquence de décision. Un enjeu à la fois clinique et organisationnel.
Anticiper maintenant, ou rejouer la même scène l’hiver prochain
Une plateforme de diagnostic rapide aux urgences n’est pas une promesse de désaturation. Elle n’ajoute ni lits ni effectifs. En revanche, lorsqu’elle est intégrée dans un circuit clair — prescription cadrée, geste intégré au soin, qualité portée par le laboratoire, résultat accessible à tous — elle réduit une part de l’attente la plus coûteuse aux urgences : celle liée aux temps morts, à l’incertitude virologique et aux décisions retardées.
L’enjeu, aujourd’hui, n’est plus seulement technologique : il devient organisationnel. Pour garantir le bon test au bon moment, il faut définir une doctrine d’activation claire, former et habiliter les équipes en amont, sécuriser l’intégration informatique et consolider le binôme SAU–laboratoire avant la prochaine vague. Sans cette préparation, le scénario se répète : pendant le pic, impossible de modifier les pratiques ; une fois la pression retombée, le sujet cesse d’être prioritaire… jusqu’à la prochaine alerte.
ID NOW aux urgences : principes et usages clés
• Plateforme de test moléculaire rapide utilisable au chevet du patient (biologie délocalisée), intégrée aux circuits des urgences.
• Résultat virologique disponible en quelques minutes, exploitable pendant le passage au SAU, et non a posteriori.
• Outil particulièrement pertinent en période de tension épidémique (grippe, VRS, Covid), lorsque le tri repose sinon sur la présomption clinique.
• Déploiement conditionné à une organisation claire : circuit écrit, rôle des soignants, gouvernance biologique, intégration informatique.
• Utilisation compatible avec une activation ciblée (pics saisonniers), et non en routine toute l’année, dans une logique médico-économique raisonnée.
• La valeur de l’outil repose moins sur la technologie que sur son intégration dans un workflow SAU–labo partagé.
La preuve par les chiffres :
• Étude SUPOC1 (AP-HP, >20 000 patients) : –51 minutes sur le délai d’obtention de résultats virologiques exploitables avec des tests rapides au chevet, comparativement au circuit laboratoire central.
• Étude menée à Paris2 (urgences adultes) : réduction moyenne de –1,91 heure de la durée de séjour aux urgences après mise en place de tests rapides virologiques au chevet.
• Étude réalisée à Colmar3 :
–34,9 % d’hospitalisations,
–45 % de coûts liés à l’isolement,
–30 % de prescriptions d’antibiotiques,
après intégration d’un diagnostic rapide dans le parcours des patients suspects d’infection respiratoire.
Sources :
1 - Hausfater P, et al. Acad Emerg Med. 2020. DOI : 10.1111/acem.14072.
2 - Trabattoni E, et al. Am J Emerg Med. 2018 ; 36(6) : 916-921.
3 - Martinot M, et al. Open Forum Infect Dis. 2019 ; 6(7) : 312. 5.
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