Interview du Pr Michel Debout : « La médecine légale ne se réduit pas à la salle d’autopsie »

Le Pr Michel Debout, médecin légiste et psychiatre en fin de carrière, publie son « Journal incorrect d’un médecin légiste » (éditions de l’Atelier / Fondation Jean-Jaurès) le 28 janvier. Une plongée au cœur du métier fascinant de médecin légiste, au fil de différentes affaires qui ont marqué sa carrière. 

WUD : Qu’est-ce qui vous plaisait le plus dans l’exercice de votre spécialité ? 
Michel Debout
 : Je vais vous répondre par un paradoxe : je trouvais que la médecine légale était la discipline la plus vivante de toute la médecine. Au sens que la vie humaine est étayée de moments éruptifs, de moments difficiles, violents et que le médecin légiste est celui qui a à traiter de toutes ces violences sur les personnes et sur leur santé. Ce qui m’a le plus passionné, c’est la rencontre des familles après les situations de mort violente, notamment les morts par suicide. Lorsque j’ai démarré mon activité à Saint-Etienne, j’ai mis en place un rendez-vous avec les familles des personnes décédées dont on m’avait confié le corps. Je me suis aperçu que toutes les familles venaient à ce rendez-vous, y compris celles qui vivaient très loin. J’ai essayé d’en comprendre la signification, au-delà de celle de donner des explications apparentes sur ce qu’il s’était passé pour leur proche.
 
WUD : Cette rencontre était-elle facilitatrice du travail de deuil ?  
MD
 : Effectivement, j’ai compris que le médecin légiste devenait pour ces familles le dernier témoin d’une mort sans témoin. Cette rencontre permettait aux familles de se représenter le moment de la mort au plus près de ce qu’il s’était passé, et de passer ensuite à autre chose. Le cas échéant, elles auraient cherché toute leur vie à se représenter cette mort, souvent de façon plus tragique que la réalité, et avec une impossibilité à dépasser cette question. Quand on dit « faire son deuil », cela ne veut pas dire oublier le mort, mais vivre avec le souvenir de la personne vivante. Tant que le deuil n’est pas fait, on garde en soi le moment de sa mort. 
 
WUD : Comment devenir apte à endosser ce rôle face aux familles ? 
MD :
 Quand on a compris ce que c’est être une personne humaine et que la mort n’est pas extérieure à la vie, mais fait partie de la vie. On retrouve la notion d’humanisme médical, que j’évoque beaucoup dans mon ouvrage, et la médecine légale comme discipline de la vie. Le médecin a pour mission de faire en sorte que la mort arrive le plus tard possible, en fonction de l’état de son patient, bien sûr, mais il doit aussi l’intégrer au parcours de vie de cette personne. Un médecin est médecin jusqu’à la sépulture de son patient. 
 
WUD : Pensez-vous que l’image de la médecine légale, comme spécialité des corps morts, peut faire peur et nuire au choix de cette spécialité ? 
MD :
 Oui, si elle s’arrête à la vision du cadavre et donne lieu à des mécanismes de protection, comme on en observe chez les carabins. Médecin ou pas, on a tous une réaction de fascination et d’effroi face à un corps mort. Il faut pouvoir le dépasser, avec un travail sur ses propres émotions. Tous les soignants sont amenés à le faire. Contrairement aux idées reçues, 80% de l’activité du médecin légiste se fait auprès de personnes vivantes, qui ont subi des violences (agressions, violences sexuelles, traumatismes, accidents…). Nous sommes donc avant tout des médecins de la vie et non de la mort. 
 
WUD : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes médecins intéressés par la médecine légale ?
MD
 : Je leur conseillerai d’être curieux et de se renseigner sur les différentes facettes de cette spécialité : les lésions anatomiques, l’imagerie médico-légale, l’anthropologie médico-légale, etc… Il y a mille manières d’exercer ce métier. Le médecin légiste est amené à donner son expertise dans les situations très variées entraînant des souffrances et des blessures, pas seulement la mort. C’est un exercice au carrefour de plusieurs disciplines. Il ne faut pas le réduire à la salle d’autopsie. 
 
WUD : Votre conclusion est titrée « Alerte sur un métier en voie de disparition ». Quels sont vos principaux motifs d’inquiétude ? 
MD
 : Il y a de moins en moins de médecins légistes formés. La réforme de 2011 a eu certains bons côtés, mais elle a transformé la médecine légale en une spécialité complète. Or, tout son intérêt était d’être pratiquée à la fois par des médecins légistes exclusifs et par des médecins d’autres spécialités, ce qui donnait de la richesse à nos équipes. 
Par ailleurs, les médecins légistes font face à un risque très inquiétant, celui de perdre leur indépendance, comme on l’observe déjà dans les pays anglo-saxons. Je mets en garde contre la dérive technocratique et scientiste de la police scientifique. Nous devons conserver notre indépendance face à la police et aux magistrats comme la prunelle de nos yeux. Il est urgent de couper le lien scandaleux entre l’Institut médico-légal de Paris et la Préfecture de police de Paris. C’est insupportable lorsqu’il y a des affaires de violences policières. Cela fait 30 ans que je le dis et que je l’écris. 

Portrait de Sophie Cousin

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