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Comment réagissez-vous au « recentrage stratégique » de Santé publique France ?
François Bourdillon : J'ai quitté Santé Publique France il y a six ans mais je l'ai créée, cette institution est dans mon cœur et la voir démantelée me désespère. SpF a été créée pour intégrer la connaissance de l’expertise au bénéfice de la prévention. Nous avons construit la communication sur des bases scientifiques, avec des relais communautaires, à l’image de ce que font les anglo-saxons. Et cela a de l’impact : la grande campagne phare, le Mois sans tabac, a contribué à faire baisser le nombre de fumeurs de 4 millions en 10 ans. Sur l'alcool, nous avons fait une première campagne sur ses ravages pour installer les repères de consommation... puis les autres campagnes ont été censurées. Ces campagnes sont basées sur des savoirs. Découpler la connaissance de l’action, c’est revenir 25 ans en arrière.
Pourquoi SpF avait-elle été créée, en fusionnant trois agences sanitaires (InVS, Inpes, Eprus) et un groupement d'intérêt public (Adalis) ?
FB. : On était le seul pays sans agence nationale de santé publique : on en a une depuis une dizaine d'années, qui a fait ses preuves, et le gouvernement veut la restructurer. Avec ce qui est proposé, SpF redevient un institut de veille sanitaire : c’est désespérant... Dix ans de travail rayés d’un coup de plume, c'est un revers pour la démocratie sanitaire. Alors qu'en santé publique, les problèmes sont majeurs : il faut développer la prévention des maladies chroniques.
En quoi le transfert de campagnes de prévention vous paraît-il problématique ?
FB. : SpF est une agence dans le giron de d'État mais, sur le plan scientifique, elle a une expertise indépendante. Replacer les campagnes de santé publique au ministère de la Santé donne vraiment l'impression d'une reprise en main, après tant d'années de construction, pas à pas, de la santé publique. Les campagnes ne seront plus pilotées par des professionnels de santé publique. Or la santé publique s’est construite pas à pas après de nombreuses crises, notamment l’affaire du sang contaminé. Et SpF n'a pas failli: elle soutient les politiques publiques, son personnel est très professionnel, ses actions reconnues. Pourquoi est-elle attaquée alors qu’elle assume pleinement ses missions et qu’il y a tant à faire dans la santé ?
Y voyez-vous, comme d'autres acteurs de santé publique, une influence de lobbies ?
FB. : Clairement oui. En 2018, nous avions fait les repères de consommation d'alcool, extrêmement importants, qui ont servi à définir le risque de consommation d'alcool acceptable pour la population et à construire une politique de réduction des risques. C’est cela, je pense, qui déplaît terriblement. Et SpF s'est intéressée à l’imprégnation de la population par les pesticides : son expertise va forcément déboucher sur de la régulation dont certains agriculteurs, les industries chimiques, agroalimentaires, ne veulent pas entendre parler.
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Le contexte international peut-il jouer également ?
FB. : Je ne peux pas ne pas faire le rapprochement avec ce qui se passe dans le monde ces derniers mois. Le pire est ce qui arrive à l'agence nationale de santé publique étasunienne (CDC), où l'on a réduit de 20% le personnel, dont le site internet comprend dorénavant des mentions anti-vaccinales... C'est une attaque en règle contre la santé publique.
Avec AFP