Urgences de Bicêtre : un risque d’événement grave "majeur"

Chef de service des urgences au CHU Bicêtre (AP-HP), le Dr Maurice Raphaël tire la sonnette d’alarme à l’approche des fêtes de Noël, dans un mail envoyé à la direction de l’hôpital. Activité en augmentation croissante, fermeture de lits, renfort de personnel insuffisant… Le risque d’événement grave est qualifié de « majeur ».

« La situation pour les semaines à venir s’annonce extrêmement préoccupante. La privation de 100 lits (à Bicêtre, chiffres de l’AP-HP, NDLR) avec une activité qui reste stable, voire augmente pendant les fêtes, conduit mathématiquement à un engorgement des urgences par les SAS (patients dans l’attente de lits installés sur des brancards dans les couloirs ; NDLR) »
 
Envoyé le 20 décembre à la direction et à la CME (Commission médicale d'établissement) de l’hôpital Bicêtre, ce mail du Dr Maurice Raphaël, chef de service des urgences au CHU Bicêtre (AP-HP), tire la sonnette d’alarme sur le manque de personnel et « le risque d’événement grave » qualifié de « majeur » à l’approche des fêtes de fin d’année.

En plus du flux habituel de patients aux urgences, Maurice Raphaël a dû faire face, ce 20 décembre, à 21 SAS (10h de temps médical et soignant) et une aide-soignante en moins, sans obtenir le moindre renfort de personnel. Contacté par What’s up Doc, il nous a expliqué que la situation s’était encore aggravée ce matin (23 décembre) :  
 
« Ce matin, nous devions nous occuper de 35 patients (SAS), les voir un par un, leur trouver une place, ce qui prend du temps. Et pendant ce temps-là, le flux continue d’arriver et vous prenez du retard sur le flux. C’est inadmissible. » Pour affronter cette activité importante, l’hôpital avait à peine prévu le renfort de deux aides-soignants...
 
Un renfort largement insuffisant pour Maurice Raphaël car, « 35 patients, c’est un service complet, donc il devrait y avoir 3 infirmiers, trois aides-soignants pour les prendre en charge. Et là, comme renfort, on a eu 2 aides-soignants, donc ce n’est pas possible ».  

Activité en constante augmentation

À cela, s’ajoute une activité en constante augmentation depuis une dizaine d’années, selon le médecin. Rien qu’en 2018, le service d’accueil des urgences de l’hôpital Bicêtre a accueilli plus de 60 000 patients, soit +18 % de passages entre 2014 et 2018, selon l’AP-HP.
 
Pour quelles raisons ? Maurice Raphaël avance quelques hypothèses. Tout d’abord, « on peut imaginer qu’on a des patients plus dépendants, plus polypathologiques car ils vieillissent ». Et de pointer le manque de médecins généralistes dans son bassin de ville : « Beaucoup sont partis à la retraite et ne sont pas forcément remplacés, donc c’est plus difficile de trouver un médecin généraliste. Donc cela impacte les urgences sur le côté "circuits courts", c’est-à-dire les consultations simples ».
 
Enfin, beaucoup de personnes « n’ont rien à faire aux urgences », tandis que « les maladies chroniques des personnes âgées sont moins suivies, parce qu’elles n’ont plus de médecins traitants, ou parce que leurs médecins ne se déplacent plus à leur domicile ».

Manque d'anticipation 

Toujours est-il que la situation est devenue intenable aux urgences de Bicêtre, alors qu’elle aurait parfaitement pu être anticipée, selon Maurice Raphaël : « La sonnette d’alarme, cela fait des années qu’on la tire. Tous les ans, c’est pareil. Le 26 décembre dernier, il y avait 40 patients en attente de lits. Ce sera pareil cette année, voire pire. Car, tous les ans, on a de plus en plus de patients en attente. »
 
Et chaque année, « on crie au secours mais le problème n‘est pas réglé. C’est la même chose durant les congés d’été ou les fêtes de fin d’année. À chaque fois, on le sait, on prévient la direction. On dit à la direction « attention, on va avoir des problèmes » mais on n’obtient jamais de renfort. »
 
À titre d’exemple, le parking de l’hôpital était à moitié vide ce matin. Ce qui signifie qu’il n’y a « pas assez de médecins, pas assez de personnel » au regard de l’activité. Mais aussi que l’on « ferme des lits sans se préoccuper des conséquences sur les urgences, car l’activité de notre service ne baisse pas durant les vacances de Noël », déplore le médecin.

Catastrophe en cas d’incendie

Résultat, « les gens restent là et stagnent dans les couloirs, donc il y a un risque majeur d’événement grave, parce que vous ne pouvez pas avoir des yeux partout et surveiller tout ce qui se passe, c’est impossible », poursuit Maurice Raphaël qui rappelle dans son mail qu’il y a un risque réel de contamination quand les brancards se touchent, mais aussi un risque de « catastrophe en cas d’incendie du fait de l’entrave à la circulation des brancards ».
 
Dans ces fameux couloirs engorgés de SAS, certains ont la grippe, d’autres sont des personnes âgées fragiles. Il y a même des greffés rénaux, des greffés hépatiques… Conséquence : « la grippe, vous la faites passer d’un brancard à l’autre. Mais cela peut aussi être la tuberculose, la rougeole… Ce n’est pas normal. On ne devrait pas avoir de gens qui stagnent, ils devraient être mis en attente dans des boxes individuels. Mais on n’a pas de zone d’attente digne de ce nom dans notre service à Bicêtre. Elle est trop petite », regrette Maurice Raphaël.
 
Et de donner un autre exemple : « Hier soir, il y avait à un moment donné 100 personnes dans le service (SAS + flux habituel), alors qu’il est prévu pour 35 personnes. En général, nous recevons 170/180 patients par jour, avec parfois des pointes à presque 200 par jour. Quand vous montez à 100, on ne circule plus dans le couloir, on ne peut même pas déplacer un brancard… »

Salaires insuffisants

Pour résoudre ces problèmes de taille, il suffirait pourtant d’anticiper en recrutant des renforts. La direction de l’AP-HP évoque la difficulté à recruter du personnel, « mais ils n’ont qu’à les payer correctement et leur donner des primes de 300 à 500 euros et ils viendront à l’hôpital », estime Maurice Raphaël.
 
Mais le gouvernement refuse toujours de revaloriser le personnel soignant. La dégradation constante des conditions de travail, le manque cruel de personnel et la fermeture croissante de lits risquent donc de pousser les agents à « s’arrêter davantage », met en garde dans son mail le médecin qui ajoute : « Nous n’avons d’autre choix que de subir à moins de tous démissionner. »
 
Et les arrêts de travail pleuvent à Bicêtre : 70 par jour, selon Maurice Raphaël qui constate que « les gens qui travaillent avec moi en ont ras le bol. Ils sont exaspérés. » Il ne serait donc pas étonnant qu’ils aillent « travailler ailleurs, car ils seront payés 30 % plus cher, sans la pénibilité et le manque de considération que l’on subit au jour le jour. »

1er contrat francilien "zéro brancard"

Ce n’est donc pas exclu que « l’équipe entière des urgences démissionne. Or, si, demain, vous avez 17/18 médecins qui s’en vont, l’hôpital fermera… », selon Maurice Raphaël qui tient son service « à bout de bras. Je ne prends pas de vacances, je reviens le week-end pour les aider… ».

Pour combien de temps encore ? Combien de gouttes d’eau supplémentaires jusqu’à ce que le vase déborde définitivement ?
 
En attendant, l’ARS Île-de-France et l’AP-HP ont signé le 18 novembre avec l’hôpital Bicêtre le 1er contrat francilien "zéro brancard" pour les patients en attente d’hospitalisation aux urgences...
 
Objectifs ? Premièrement, « augmenter la fluidité des passages aux urgences par la réorganisation des circuits et l’organisation interne au sein du service », selon l’AP-HP. Deuxièment : optimiser le fonctionnement de l’unité d’hospitalisation de courte durée (UHCD) et de ses interfaces avec les services.
 
D’une durée de trois ans, la mise en œuvre de ce plan d’actions résoudra-t-elle en partie la situation à Bicêtre ? Difficile d’être optimiste quand on connait la crise financière et budgétaire que connaît l’hôpital public depuis des décennies qui, malheureusement, semble s’aggraver d’année en année… 
 

Portrait de Julien Moschetti

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