Le médecin de demain : quel poste dans la team soins ?

L’histoire sociale de la profession médicale a été marquée par la Révolution française. Plus précisément par la suppression (temporaire) des facultés de médecine dans un principe d’égalité d’accès à toutes les professions en 1792, puis l’invention par l’État des « officiers de santé », perçus comme une concurrence déloyale portant atteinte au prestige de la profession1. La relation ambiguë entre pouvoirs publics et médecins, devant concilier indépendance mais réglementation, porte les vestiges de ces « conjugopathies » itératives ! Comment devra composer le médecin de demain ?

Le médecin, un équipier dans le parcours de soin

La collaboration entre professions dont les champs de compétences se complètent ou se rejoignent se structure. La pandémie a accéléré certaines évolutions, par exemple la création du rôle de « pharmacien correspondant », qui peut désormais procéder au renouvellement d’ordonnance d’une maladie longue durée et à l’adaptation de la posologie2.

Selon Caroline de Pauw, sociologue et chercheuse associée au Clerse (Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques) : « Le souci des politiques de santé actuelles, c’est que l’on cherche des volontaires lorsque l’opinion publique est en défaveur. Et il y en aura toujours ! Mais lorsque l’on passe d’un stade d’expérimentation à un stade de généralisation, le dispositif ne fonctionne pas car au-delà des militants, ça ne prend pas. » La solution selon elle : la concertation en amont entre effecteurs de soins pour créer des consensus organisationnels ! Et du haut de son statut de présidente d’URPS médecins des Hauts-de-France3, elle milite : « On fait remonter les besoins au niveau de l’Assurance Maladie et de l’État pour réaliser l’interface des projets de politique de santé publique, notamment grâce aux CPTS4 ».

Le médecin gate-keeper, hors-jeu ?

Le médecin traitant a vocation à être le pivot du système de « parcours de soin », maillon central entre Assurance Maladie et autres spécialistes5. Mais Caroline de Pauw constate que « dans les échanges toutes les autres professions affirment vouloir un accès direct et on est en train de leur donner raison ». Cela est également le cas quand des spécialistes acceptent des patients hors du parcours de soin et détournent ainsi le système, notamment en cotant injustement une consultation d’urgence. Or l’enjeu est le flux d’informations, le principal souci pour le généraliste étant de recevoir le compte rendu, pour justement pouvoir réaliser ce rôle de coordinateur. D’autant plus que le DMP est encore loin d’être abouti et homogénéisé dans les pratiques… 

En outre, face à une menace sanitaire justifiant l’état d’urgence, on a autorisé l’Assurance Maladie à faire des arrêts de travail de façon directe en shuntant le généraliste. Les laboratoires quant à eux n’ont pas l’obligation d’adresser à ce dernier les résultats des tests PCR de ses patients. La crise Covid, une fois encore, a fait sauter des barrières… Le rôle de gate-keeper du médecin traitant semble bien remis en question. Probablement d’autant plus à la faveur de démographie médicale en berne…

Le médecin manager en santé : une compétence à approfondir ?

Selon Dr Laure Abensur Vuillaume, spécialiste en médecine d’urgence à Metz-Thionville et PhD Health-Tech & Education, la difficulté de la réorganisation des missions du médecin de demain pourrait se trouver du côté de l’interprofessionnalité. Le médecin ne connaît pas suffisamment la formation et les prérogatives du métier de pharmacien, de sage-femme ou d’infirmier, et inversement. Pour y pallier, cette ancienne sage-femme n’est pas à court d’idées : « Je crée du jeu pédagogique de type escape-game6 pour apprendre à communiquer et à connaître les compétences de chacun. Moi j’ai travaillé en tant qu’auxiliaire de puériculture, aide-soignante, manip’ radio… et cela est une richesse parce que je sais exactement ce qu’ils ont le droit de faire, je ne vais pas leur demander ce qu’ils ne peuvent pas faire et je vais les considérer comme des collaborateurs. »

Dans cette notion de collaboration, de travail en équipe, même dans le secteur libéral, le médecin devrait-il prendre une fonction managériale de l’équipe de soins ? Ou garantir simplement la coordination des intervenants ?

En tout cas, il s’agit d’une évolution pour la profession qui n’est pas portée par la formation initiale, et probablement qu’elle commence par le constat de la caducité du médecin prescripteur des actes des autres professionnels.

Source: 
  1. L’« agression » originelle des pouvoirs publics : la tentation de la médecine nationale. Pouvoirs publics et professions de santé. Didier Tabuteau. Dans Les Tribunes de la santé 2010/1 (n° 26)
  2. Décret paru au JO le 30 mai 2021 : http://www.ordre.pharmacien.fr/Communications/Les-actualites/Pharmacien-correspondant-le-dispositif-entre-en-application
  3. URPS : à imaginer comme une mairie dans laquelle les administrés seraient les médecins libéraux et son rôle de les représenter (NDLR)
  4. CPTS, communautés professionnelles territoriales de santé : organisation constituée de l’ensemble des acteurs de santé (professionnels de santé de ville, qu’ils exercent à titre libéral ou salarié ; des établissements de santé, des acteurs de la prévention ou promotion de la santé, des établissements et services médicosociaux, sociaux…) qui souhaitent se coordonner sur un territoire, pour répondre à une ou plusieurs problématiques identifiées en matière de santé.
  5. Institué par la loi du 13 août 2004, avec pour objectifs de faire bénéficier chaque usager d’un suivi médical coordonné et d’une gestion rigoureuse du dossier médical.
  6. Abensur Vuillaume L. et al. A Didactic Escape Game for Emergency Medicine Aimed at Learning to Work as a Team and Making Diagnoses: Methodology for Game Development. JMIR Serious Games 2021;9(3):e27291.
Portrait de Anaïs Charon

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