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What's up Doc : Qu’est-ce qui vous a poussé à rejoindre la mobilisation ?
Pierre Oger : Mon ressenti est, je pense, partagé par beaucoup. Nous avons l’impression d’être étouffés par des contraintes.
En tant que médecins, nous travaillons énormément. Plus de 50 heures par semaine pour ma part, et c’était pire pendant mon internat avec des semaines de 70 heures. On donne beaucoup de notre personne pour soigner nos patients. Pourtant, on nous reproche de prendre des dépassements d'honoraires. C’est injuste. On nous impose aussi de s’installer en déserts médicaux. Il y a également le sujet des IPA pour nous faire « gagner du temps ». Mais, au final, il y a un risque que le médecin ne serve qu’à valider le travail de l’infirmière et réaliser l’ordonnance. Ce n’est pas comme cela que je vois mon métier.
Je ne peux pas non plus ne pas mentionner la volonté de limiter la prescription des arrêts de travail. Nous sommes médecins, nous savons ce qui est bon pour le patient.
Le sujet des dépassements d’honoraire est un point crucial de la mobilisation. Quel est votre avis sur le sujet ?
P.O : De mon côté, je suis en secteur 2 à l’OPTAM. Quand je me suis installé, j’ai repris les tarifs de mon prédécesseur et je ne les ai pas bougés pendant des années. Je m’étais engagé à respecter ces tarifs, à ne pas les augmenter.
Mais au fil du temps, les contrats OPTAM sont devenus de plus en plus difficiles. Au départ, on nous demandait de ne pas excéder 30% de CMU. Si on y arrivait, tant mieux ; si on n’y arrivait pas, ce n’était pas grave, il n’y avait pas de sanction.
C’était une bonne chose ! Mes patientes étaient mieux prises en charge et moi je ne changeais pas mes tarifs. D’un point de vue éthique, je me sentais en accord avec moi-même.
Et puis, petit à petit, lorsque je ne suis plus arrivé à atteindre les objectifs. On m’a répondu : « Ne vous inquiétez pas, le tarif de base va bientôt augmenter. » Mais finalement, ça n’a pas eu lieu.
Et maintenant, on nous dit : « vous serez sanctionnés si vous n’atteignez pas les objectifs. » Mais pourquoi faudrait-il que je fasse artificiellement plus de CMU ? Et en fin d’année, si je dépasse, je devrais rembourser. C’est encore une sanction, et je ne suis pas d’accord.
Autre point de crispation : le dossier médical partagé (DMP).
P.O : Pour moi, c'est une aberration. La plateforme n’est pas au niveau. En général, je n’arrive pas à m’y connecter. Quand j’y parviens, c’est mal organisé. Je dois faire un tri parmi toutes les ordonnances de mes confrères. C’est 10 minutes de plus pendant une consultation.
Je pense que le DMP n’est pas utile. Mes patientes viennent déjà avec leur dossier. Et si elles ne l’amènent pas, c’est leur droit. Elles n’ont peut-être pas envie de le partager.
Il y a aussi le risque que les mutuelles y aient accès. De quel droit une mutuelle peut accéder à un dossier médical ? Ont-elles besoin de savoir si telle, ou telle, patiente m'a demandé un dépistage MST ?
Je suis en désaccord avec cela mais si je ne suis pas les règles, je serai sanctionné. Je pourrais avoir une amende qui s’élève à 10 000 € par an.
« Pour moi, il faudrait supprimer les secteurs conventionnels. »
Qu’attendez-vous concrètement de cette grève ?
P.O : Honnêtement, je suis peu optimiste. Quand la ministre explique : « La loi prévoit des sanctions, mais moi je ne les appliquerai pas », cela signifie qu’on vote une loi tout en disant qu’elle ne sera pas appliquée… tant que cette ministre est là. Mais le prochain gouvernement ? La prochaine ministre ? Ils feront quoi ?
Pour moi, il faudrait supprimer les secteurs conventionnels. Il n’y a pas de médecins de secteur 1, 2 ou 3 : il y a des médecins formés. On peut imaginer un contrat clair avec l’État, avec des pactes et des engagements. Il y aura toujours des dépassements, mais ensuite ce sera la liberté des patients de choisir.
Personnellement, je vivais très bien avec le système actuel, jusqu’au moment où on m’a parlé de sanctions. Ce que je demande, c’est simple : qu’on arrête de sanctionner les dépassements et qu’on cesse de décider unilatéralement des tarifs.
Quand je reçois un patient, je fais parfois une consultation et une échographie. Or, je n’ai pas le droit de coter l’échographie. Pourtant, l’appareil a un coût, et mon expertise aussi. Et cela évite au patient d’aller ailleurs, de multiplier les rendez-vous, puis de revenir.
Ce que j’attends, c’est une vraie discussion, une revalorisation du tarif de base pour que les Français soient correctement remboursés, et ensuite une liberté encadrée sur les dépassements.
Je veux une médecine libre, innovante, avec du temps pour se former. Et je refuse que des décisions médicales - comme la durée d’un arrêt de travail - soient dictées par un ministère. C’est notre métier.
Si rien ne change, que ferez-vous personnellement ?
P.O : Il y a une mobilisation massive, comme je n’en ai jamais vu. Je ne m’étais jamais syndiqué de ma vie, et je l’ai fait.
La grève est très dure financièrement. Quand je ne travaille pas, mes charges continuent de tomber : URSSAF, assurances, cabinet. Ce mois-ci sera compliqué. J’ai une famille, des charges importantes. Dix jours de grève, c’est long et difficile.
Si rien ne change, je regarderai ce que proposeront les syndicats, car individuellement, on n’a aucun poids. C’est collectivement qu’on peut être entendus ou ne serait-ce qu’écoutés. Mais il faut que ça change.
S’il n’y a pas d’écoute, je pense que la profession sera prête à repartir en grève. Et c’est cela qui est le plus difficile : on pénalise les patients, alors qu’on se bat précisément pour une médecine de qualité.
https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/tout-savoir-de-la-mobilisation-venir-du-5-au-15-janvier
Vous avez le sentiment d’être mal compris par l’opinion publique ?
P.O : Oui. On passe pour des privilégiés. On ne nous comprend pas. Est-ce choquant de gagner correctement sa vie quand on exerce ce métier, avec ces responsabilités ? Si cela continue, on aura une médecine de mauvaise qualité, expéditive, de téléconsultation uniquement.
L’interrogatoire, l’auscultation, la relation humaine, la connaissance des patients : tout cela compte. J’adore mon métier. Mais aujourd’hui, je demande simplement qu’on le respecte, et qu’on arrête de nous considérer comme des rentiers.