Dr Jean-Michel Barreau : « Manque de personnel, négligence de la direction... Je démissionne de mon poste de médecin d’Ehpad »

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Jean-Michel Barreau a quitté à la mi-juin son poste de médecin à l’Ehpad Le Clos des Tilleuls de Ploërmel (Morbihan), qu’il occupait depuis 2018. Il dénonce un manque de personnel criant, des conditions de travail dégradées et une inaction de la direction. 

Dr Jean-Michel Barreau : « Manque de personnel, négligence de la direction... Je démissionne de mon poste de médecin d’Ehpad »

le Dr Jean-Michel Barreau ©DR

Le médecin de 70 ans, également conseiller municipal aux questions de santé à la mairie de Ploërmel, travaillait dans cet Ehpad à temps partiel depuis l’arrêt de ses activités de généraliste. Après plusieurs mises en garde sur les conditions de travail des soignants dont les arrêts de travail s’enchaînent, il a informé la direction du CH Brocéliande Atlantique de sa décision de raccrocher le stéthoscope. 

 

What's up Doc : Votre décision de démissionner est-elle arrivée subitement ? 

JMB : Il faut comprendre la situation. Ma cheffe de service est en arrêt de travail depuis presqu’un an, donc c’était déjà difficile. L’élément déclencheur concerne les médicaments des résidents. Ils arrivent non-préparés et ce sont les infirmiers de l’Ehpad qui sont contraints de les préparer, et ce, pour la totalité des résidents. Cela représente une heure et demi de travail par jour, autant de temps de soins en moins.

 

Vous n’avez pas tenté d’alerter sur ces questions-là ?

JMB : Je l’ai fait plusieurs fois. Fin 2023, j’ai demandé à la direction des Ehpad une augmentation du temps de travail de l’infirmière de jour pour compenser le manque de personnel. Cela n’a pas été accepté.

J’ai refait un courrier au mois de mai dernier, qui disait que face à l’inaction, je présentais ma démission. C’était plus un moyen de lancer l’alerte, de déclencher un sursaut, qu’une réelle volonté de démissionner. J’avais même écrit que j’étais prêt à discuter avec la direction.

Ni le directeur délégué des Ehpad, ni la direction générale de l’hôpital du CHBA auxquels ils appartiennent n’a cherché à me rencontrer. Ils ont simplement pris acte de ma démission, en me demandant, comble de l’ironie, de faire un mois de plus. 

« On se retrouve face à une administration qui ne pense que par le chiffre. On se prend le retour de bâton du "quoi qu’il en coûte" du Covid »

On a l’habitude d'entendre ce genre de discours sur le manque de personnel soignant. Pourquoi avoir souhaité médiatiser cette affaire ? 

JMB : Ce n’est pas un problème récent, tout ce que je demandais était déjà demandé par ma prédécesseure. Les réponses orales qui revenaient étaient toujours les mêmes : soit il n’y a pas d’argent, soit les revendications des postulants étaient trop ambitieuses. 

J’en ai marre de voir la souffrance du personnel et les arrêts de travail qui se multiplient sans évolution. Ma cheffe de service, si elle est en arrêt de travail depuis un an, c’est aussi pour des questions de surmenage. 

 

En tant qu'élu à la mairie, vous ne pouvez pas faire quelque chose ?

JMB : Cela n’a rien à voir avec mes fonctions municipales au sein du conseil de surveillance de l’hôpital. De toutes façons, de côté-là, on n’a plus aucun pouvoir. 

À l’époque, quand j’exerçais encore en tant que généraliste, j’étais représentant des professions libérales au conseil d’administration. Et on avait un pouvoir décisionnaire. Maintenant, nous sommes un conseil de surveillance et on n’a juste une voix symbolique. C’est l’administration qui gère, on n’a plus notre mot à dire.

Avec cette démission, j’ai essayé de mettre un coup de pied dans la fourmilière. Mais cela ne concerne pas la mairie, qui n'est pas directement en cause dans la gestion de l’hôpital. 

 

Dans votre communiqué de presse, vous blâmez plus généralement l’administration de la santé… 

JMB : On a l’impression de vivre dans deux mondes séparés. Au lieu que l’administratif n’essaye de se rapprocher du médical, on a plutôt l’impression qu’il cherche à s’en éloigner.

Ce qui m’énerve le plus dans cette histoire, c’est que le directeur m’a refusé du personnel médical, mais a tout de même embauché une sous-directrice. On n’a pas de moyens financiers pour le médical, mais pour l’administratif, ça ne pose pas de problème. C’est un deux poids deux mesures, comme si on niait la surcharge de travail des soignants. 

De plus, la direction de l’Ehpad tient compte des ratios, mais pas du plus important : le degré de dépendance des résidents. Il a complètement évolué en vingt ans. Les gens qui arrivent ici ont en moyenne 90 ans, avant c’était aux alentours de 65 ans… Ce qui a un véritable impact sur la charge de travail des soignants. On se retrouve face à une administration qui ne pense que par le chiffre. On se prend le retour de bâton du « quoi qu’il en coûte » du Covid. 

« Le sort des résidents m’inquiète, j’avais noué un certain lien avec beaucoup d’entre eux, ce qui est essentiel dans ce type de structures. Malheureusement le recours à l’intérim et autres contrats temporaires dépersonnalise le soin » 

Impossible de vous faire changer d’avis ? 

JMB : Dans un premier temps, je m’étais dit que s’il y avait besoin, je reviendrais. Mais étant donné les proportions que prennent les évènements, rien n’est moins sûr.

Je suis embêté pour les équipes, j’ai un peu l’impression de les abandonner. Le sort des résidents m’inquiète aussi. Avec moins de soignants, la qualité de soin va s’en retrouver plus dégradée. J’avais noué un certain lien avec beaucoup d’entre eux, ce qui est essentiel dans ce type de structures. Malheureusement, avec l’enchaînement des arrêts de travail, on a de plus en plus recours à l’intérim et autres contrats temporaires. Cela dépersonnalise le soin. En réalité, ma démission n'a rien changé, au contraire, elle n'a fait qu'aggraver les choses.

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/jadore-mon-metier-jai-fait-neuf-ans-detudes-pour-ca-mais-ca-nest-plus-possible-trois

Comment préparent-ils votre « succession » ?

JMB : Il y a une solution sur le très court terme, le temps de l’été, mais qui n’est pas pérenne. 

Puis comme la cheffe de service, en arrêt depuis un an, n’a pas officiellement arrêté, un poste de remplacement ne peut pas être pourvu. La direction a trouvé un petit arrangement, en augmentant le temps de travail d’un soignant pour pallier mon départ.

Au mois de septembre, je ne sais pas comment ils vont faire. En tout cas j’ai prévenu ma successeuse temporaire des conditions dans lesquelles elle va exercer. 

 

Contactées par écrit le 4 juillet, la direction des Ehpad du pays de Ploërmel et celle du CH Brocéliande-Atlantique n’ont pour l'heure pas répondu à nos questions. 

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