Pas la peine de pisser debout dans le lavabo ou les brûlantes colères d’Annie Ernaux

Annie Ernaux est loin d’être « la femme gelée »qu’elle décrit dans le roman qui porte ce titre. La glace n’est qu’une surface. La froideur de son écriture laisse deviner la femme révoltée qui s’est manifestée récemment lors de l’affaire Millet.

Si cette femme s’est déjà fait remarquer grâce à une série de prix littéraires prestigieux, à commencer par le prix Renaudot en 1984, elle s’est aussi distinguée il y a quelques mois, lorsqu’elle rédigea dans Le Monde une tribune contre Richard Millet et son aussi scandaleux que provocateur Éloge littéraire d’Anders Breivik. Foin des polémiques. Pas question d’entrer dans une discussion insoluble, pour savoir s’il est légitime ou non de condamner pour des raisons morales une oeuvre qui se veut littéraire. Reconnaissons ici une saine colère, le feu du caractère d’Annie Ernaux, la braise sensible sous la froideur distante de son écriture qui fait son univers littéraire si particulier.

Ce sont ses romans La Place et Les Années qui furent les plus remarqués et primés, et qui la consacrèrent sur la scène littéraire française. Mais on trouve déjà ce mélange de chaud et de froid qui la caractérise dans le bref récit intitulé La Femme gelée. Ce texte, comme les autres largement autobiographique, décrit aussi le commerce de ses parents, son enfance et les premières années de sa vie d’adulte. Le regard distancié et clinique qu’elle pose sur sa vie de femme donne déjà à ses mots une froideur saisissante. En même temps, il donne plus de force aux brûlures des souvenirs des premières expériences sexuelles, à la rage silencieuse qu’enferme toujours sous un peu plus de glace la « femme gelée ».

Annie Ernaux montre en quelques pages la façon dont elle perd progressivement l’indépendance de son enfance. Emma Bovary des temps modernes, elle finit par rêver comme tout le monde au prince charmant. La lecture de Simone de Beauvoir ne suffit pas à la guérir de cette vision pernicieuse, où la femme est surtout au service du bonheur des hommes. Chaque pas dans son histoire d’amour, mariage, naissance du « Bicou », est un renoncement supplémentaire. Son prince charmant a lu Le Deuxième Sexe lui aussi. En théorie, ce brillant cadre a les idées larges. Mais, en pratique, il ne fait pas le ménage.

La violence bourgeoise qui s’exerce s’exprime dans un accès de vulgarité : «Tu me fais chier, tu n’es pas un homme, non ! Il y a une petite différence, quand tu pisseras debout dans le lavabo, on verra ! ». Les progrès de l’aliénation se disent froidement, la rage ressort parfois dans ces saillies ardentes. L’écriture délivre aussi. Certes, il y a eu 1 968 et on défend aujourd’hui le droit des homosexuels. Mais, glaciale et brûlante, l’oeuvre d’Annie Ernaux pourrait encore nous aider à chasser la ménagère soumise ou le macho caché qui dort en nous. Sans pisser debout dans le lavabo, Annie Ernaux nous aide, sûrement, à progresser vers l’égalité des sexes.

 

À lire
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Écrire la vie, Gallimard, coll. « Quarto », 2011.

L’anthologie qui contient 11 textes d’Annie Ernaux dont La Femme gelée, La Place, Une femme, Passion simple…

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La tribune parue dans Le Monde en septembre 2012

« Le pamphlet fasciste de Richard Millet déshonore la littérature »

Portrait de La rédaction
article du WUD 10

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