Le médicament n'a pas de secret pour le médecin. Ah bon t'es sûr ?

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Entre sécurité et transparence, la société est de plus en plus exigeante envers le médicament. Pas sûr que les médecins soient tout à fait armés pour faire face à cette transformation. Un comble pour une profession qui, en dehors du stéthoscope, n’a pas de meilleur attribut que l’ordonnance.

Le médicament n'a pas de secret pour le médecin. Ah bon t'es sûr ?

Levothyrox, Cytotec, Dépakine, Mediator, Viox, Diane 35… Il n’est pas rare de voir ces sujets mis dans le même sac par la presse grand public. Dans la rubrique « scandales », bien sûr. Les médecins ont beau jeu de dénoncer ce traitement médiatique simplificateur. Mais la profession doit aussi balayer devant sa porte. Car à l’heure où la masse de connaissances médicales produite chaque semaine dépasse de loin ce qu’un praticien peut assimiler pendant toute sa carrière, chacun doit trimer pour rester à jour en pharmacologie. 

"Le problème, c’est qu’ils assistent à ce genre de réunion une fois par an, et qu’en face cinq visiteurs par semaine viennent dire le contraire de ce que j’ai expliqué." 

La diversité des pratiques en la matière est d’ailleurs étonnante. « Je reçois tous les mois Prescrire », indique Lucie, jeune généraliste à Chartres. « Je participe au test de lecture mensuel, ce qui me permet de me discipliner sur mon apprentissage. » Sarah, jeune urgentiste qui a pas mal pratiqué l’intérim, dit pour sa part se tenir au courant des recos de la Haute Autorité de Santé (HAS) et des collèges de spécialistes, discuter avec les collègues, profiter des staffs… Mickaël, installé en pôle de santé à Paris, cite de son côté la formation médicale continue (FMC), mais aussi… l’accueil d’internes. « C’est un excellent moyen de se tenir au courant », assure-t-il. « Ils le sont toujours, donc mieux vaut être à jour ! ». 

Le système D 

En matière de pharmacologie, les médecins se débrouillent donc comme ils peuvent. Il faut dire que les outils à leur disposition ne sont pas légion. Bien sûr, il y a la formation continue. « Je passe beaucoup de soirées à expliquer à des groupes d’une vingtaine de médecins telle ou telle classe thérapeutique », explique le Pr Mathieu Molimard, président du Collège national de pharmacologie médicale. « Le problème, c’est qu’ils assistent à ce genre de réunion une fois par an, et qu’en face cinq visiteurs par semaine viennent dire le contraire de ce que j’ai expliqué. » 

Un constat d’autant plus triste que la formation continue n’est pas le seul problème. « Tous les rapports rédigés depuis 20 ans et s’étant intéressés à l’usage des médicaments en France ou aux risques qui peuvent leur être associés ont souligné l’insuffisance de la formation initiale des professionnels de santé français (particulièrement celle des médecins) en matière de médicament », notaient par exemple en 2013 le Pr Bernard Bégaud et le Pr Dominique Costagliola dans un rapport sur le bon usage du médicament commandé par Marisol Touraine. 

Le savoir en ligne

Alors, si la formation initiale est aussi insuffisante que la formation continue, que reste-t-il ? « Cela fait cinq ans que j’essaie de mettre en place un site de e-learning universitaire et indépendant des labos », explique Mathieu Molimard. « J’ai fait la tournée des institutions et ministères, mais je n’ai pas récolté les 500 000 euros nécessaires. » Un budget qui ne représente qu’une paille en comparaison des économies qu’un tel investissement pourrait générer, estime-t-il. Du coup, avec les moyens du bord, le PU-PH a monté son propre site : formedoc.org. « On a mis un premier cours en ligne sur l’asthme e la bronchite chronique, et il y en aura bientôt un autre sur les antibiotiques », assure-t-il. 

Autre piste : l’intelligence artificielle. C’est le pari de Synapse, start-up bordelaise qui développe une appli capable de répondre aux questions de tout médecin, posées en langage naturel, sur le médicament et les interactions médicamenteuses. « L’information existe, mais elle est dans des PDF longs comme le bras sur le site de l’ANSM (Agence Nationale de Sécurité du Médicament, NDLR) », explique le Dr Clément Goehrs, cofondateur de Synapse. « Nous utilisons l’intelligence artificielle pour la structurer et la rendre accessible. » Alors, à quand la mise sur le marché ? « Je ne voudrais pas donner de date pour ne pas donner de fausses attentes », réplique Clément Goehrs. Il n’y a donc plus qu’à patienter. 

 

 

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Témoignage : Distinguer l'info scientifique du marketing

L’université de Bordeaux propose une formation pour aider les internes à décrypter la com’ des labos. La parole au Pr William Durieux, enseignant en médecine générale dans la fac girondine. 

What’s up Doc. En quoi consiste la formation que vous avez conçue pour les internes ? 

William Durieux. Nous formons les internes à l’analyse critique de la promotion orchestrée par l’industrie pharmaceutique. Nous ne leur disons pas qu’il ne faut pas recevoir de visiteurs médicaux, mais nous leur expliquons comment faire le distinguo entre ce qui relève de l’information scientifique et ce qui relève du marketing. 

Comment se déroule cette formation ? 

WD. Il s’agit de deux sessions de six heures, ouvertes aux internes en médecine générale. La première année a concerné 20 internes, et a été consacrée à une expérimentation avec une évaluation permettant de mesurer l’impact. Cette année, nous avons deux fois plus de participants. 

Cette initiative est-elle unique ? 

WD. Non, il y a d’autres projets similaires, généralement à l’initiative de personnes qui sont plutôt proactives sur la question de l’indépendance de la formation continue. 

Quels outils conseillez-vous aux internes lors de cette formation ? 

WD. La source principale doit être le site de l’ANSM : c’est là qu’on peut voir le SMR (service médical rendu, NDLR) ou l’ASMR (amélioration du SMR, NDLR) d’un nouveau médicament. On peut aussi aller voir les études à partir desquelles le SMR ou l’ASMR sont établis. Et il ne faut pas oublier les sources d’information indépendantes, comme la revue Prescrire. 

Mais tout cela prend énormément de temps, non ? 

WD. Oui, bien sûr. Mais cela fait partie de notre travail. Il faut donc savoir dégager du temps, et ne pas compter uniquement sur une information qui nous arrive biaisée par une vision avant tout économique. 

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