Dépités, désabusés, dégoûtés : les D4 de Bobigny nous parlent de leurs ECNi

Bobigny, jeudi à 17h. Des enfants du quartier jouent torse nu autour d’une bouche d’incendie qui bouillonne, sous la tour de la fac de médecine. À l’intérieur, les D4 composent dans un amphi surchauffé. En ce quatrième et dernier jour d’ECNi, ils ont dû plancher sur douze nouveaux dossiers non prévus au programme. Ambiance à la sortie…

Devant l’amphi, justement, les carabins accueillent les vainqueurs des ECN en musique – « Aïchaaa », supplie Khaled dans le poste radio –, avec des cris de joie et quelques bières à la main. Mais une bonne part des D4 ne rêve que d’une chose : aller dormir, après quatre jours de canicule, de stress, et surtout d’incertitude (voir encadré).

« Je suis dépitée, désabusée, dégoûtée », nous confie Dora, 30 ans, qui sort de l’épreuve accompagnée de sa petite fille et de sa mère. De façon générale, les D4 de Bobigny s’accordent sur un point : cette édition des ECN a été une longue torture chinoise. La chaleur, d’abord : malgré les ventilateurs, il faisait 32 ou 33 °C dans l’amphi. « Il faut qu’ils climatisent les amphis, c’est pas possible ! », s’exclame Laura, qui s’apprête pourtant à partir en vacances en Afrique du sud.

Tout avait pourtant bien commencé. Et de l’avis général, l’informatique a suivi. « Connecter 8 500 personnes, c’est un défi qu’ils ont très bien réussi », reconnaît Dora. Mais ce report d’épreuves, vraiment ça ne passe pas. « C’est inadmissible et irrespectueux », tranche-t-elle, se faisant l’écho de la dizaine d’étudiants que nous avons interrogés ce jour-là.

Le bal des cocus

Sofiane, 33 ans, souhaite faire ORL ou neuro à Paris. « Jusqu’à hier soir ça s’était plutôt très bien passé pour moi, et puis ce matin malheureusement l’épreuve de secours s’est très mal déroulée », nous confie-t-il, abattu. « C’est difficile de m’en remettre. » Tous disent la colère. Nicolas, 23 ans, visait la psychiatrie dans l’Océan Indien. Avec cette recomposition, il se voit plutôt atterrir « vers Rouen ou Reims ». Et ne pardonne pas à ces « PU des Descartes, P6 ou Lyon qui fournissent des sujets à leurs promos ».

 « C’est horrible ce qu’ils nous ont fait », renchérit Anastasia, future généraliste, qui s’attendait à devoir aussi recomposer l’épreuve de LCA. « Jusqu’à la dernière minute, on était en tension. » Pour elle comme pour beaucoup, sous couvert d’égalité des chances, l’annulation d’épreuves représente au contraire une perte de chances arbitraire. « Certains ont lâché psychologiquement », estime Dora, qui a vu ses deux voisins de table se décomposer en ce dernier jour d’ECN.

Traversée du désert

Sans compter ceux qui, nombreux à Bobigny, suivent le ramadan. Des premières lueurs de l’aube, vers 3 ou 4 heures du matin, à la tombée du soleil, pas question d’ingérer quoi que ce soit. « C’est dur de se lever le matin sachant qu’on ne pourra prendre des forces qu’à partir de 22 heures », nous raconte Shahana. « Alors un jour de plus… » Elle est accompagnée d’Omari, lui aussi musulman pratiquant, lui aussi futur généraliste. Qu’allez-vous faire maintenant, s’enquiert-on ? « Boire ! », s’exclament-ils en cœur. « On attend ce soir pour boire de l’eau... »

Encore sonné par ce dernier jour catastrophique, Sofiane a gardé le sens de l’humour. Lorsqu’on lui demande ce qu’il va faire dans l’immédiat, ce contrôleur de gestion en reprise d’études avoue, avec une sincérité désarmante : « On se sent un peu comme si on sortait de prison : je n’ai aucune idée de ce que je vais faire demain ! »… 

_____________________________________________________________

2017, promo fiasco ?

Tout le monde attendait ces deuxièmes ECN informatisées au tournant. Après des débuts réussis, l’édition 2017 a vite versé dans le sable. En cause : non des bugs informatiques, mais deux sujets déjà proposés dans les épreuves de dossiers cliniques progressifs (DCP). Résultat : pour éviter le risque d’une annulation complète des ECN (pour cause de recours administratif), le jury a décidé que les épreuves du lundi et du mardi après-midi seraient annulées et recomposées jeudi. Six heures de rab pour des D4 qui, épuisés par le stress et la chaleur, n’en demandaient pas tant. Ulcérée, l’Anemf a obtenu un entretien avec les ministres de la Santé et de l’Enseignement supérieur mardi 27 juin, afin de demander des sanctions et une modification de l’organisation des épreuves par le CNG et le conseil scientifique de médecine (CNCI). Une manifestation de carabins est également en prévision.

Portrait de Yvan Pandelé

Vous aimerez aussi

Le gros dossier

 

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.