Stéphanie Rist : « Je savais bien qu'en politique beaucoup de gens vous tapent dessus... Je ne savais pas que faire bouger les choses était aussi difficile »

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Arrivée au Palais Bourbon dans la vague macronienne de 2017, la rhumatologue Stéphanie Rist était rapporteure du projet de loi sur les retraites, et initiatrice d’un texte sur l’accès direct aux Infirmiers en Pratique Avancée, sans compter le plafonnement de l'interim médical… Voilà qui lui permet de prendre la lumière, mais aussi des coups. Dans le dernier numéro de What's up Doc, elle s'était prêtée au format de la "grosse interview".

 

Stéphanie Rist : « Je savais bien qu'en politique beaucoup de gens vous tapent dessus... Je ne savais pas que faire bouger les choses était aussi difficile »

What's up doc : Entre les retraites et l’accès direct, vous êtes une députée plus qu’occupée… Ne regrettez-vous pas le calme de votre ancienne vie de cheffe de service hospitalier ?

Stéphanie Rist : La charge mentale, en tant que responsable de service et de pôle à Orléans, était assez élevée, mais c’est vrai qu’elle l’était moins. Cela étant dit, je ne regrette absolument pas ce choix, je me suis engagée pour faire ce que je suis en train de faire, c’est une grande chance de pouvoir poursuivre ses engagements pour essayer d’améliorer la situation. Il est vrai que je pense actuellement travailler plus que je n’ai jamais travaillé, mais c’est passionnant !

En 2020, vous aviez confié à What’s up Doc qu’en 5e, on vous avait conseillé une orientation vers un CAP couture. Vous seriez peut-être un peu plus tranquille aujourd'hui si vous aviez suivi ce conseil ?

S R. : C’est vrai, mais ce sont des choix qu’on fait, et qu’il faut assumer !

Comment êtes-vous passée de cette perspective de CAP aux études de médecine ?

S R. : J’ai des parents qui n’ont pas eu le bac, et je pense qu’il y avait chez nous une certaine volonté de faire des études longues, comme pour prendre une forme de revanche sur la vie. Pour ma sœur, cela a été l’architecture, et pour moi, la médecine. Je crois que le déclencheur avait été un reportage sur le Cambodge, qui m’avait donné envie de soigner les enfants blessés par la guerre…

On est loin de la rhumato… Comment avez-vous fait ce choix ?

S R. : À la faveur d’une rencontre avec un chef de service. Ce qui m’a plu, c’est le côté Sherlock Holmes des maladies, le plaisir de faire les diagnostics…

Quels souvenirs gardez-vous de vos études et de votre internat ?

S R. : J’ai fait mon externat à Paris, à la fac de Necker. J’en ai plutôt un bon souvenir, et je me rappelle avoir passé beaucoup plus de temps à l’hôpital qu’à préparer les QCM de l’internat. Ensuite je suis partie faire l’internat à Tours et à Orléans. J’ai d’ailleurs eu un enfant à ce moment, et à l’époque, il n’y avait pas de repos de garde, ce qui fait que je n’ai pas un très bon souvenir des gardes de cette période. Je suis ensuite partie faire de la médecine interne comme cheffe de clinique à Paris. J’ai beaucoup travaillé et beaucoup appris, puis pour des raisons familiales j’ai voulu partir en province, et je suis arrivée à Orléans dans un service qui faisait de la rhumatologie et de la médecine interne, et où le chef de service m’a petit à petit passé les rênes.

Comment cette transmission s’est-elle faite ?

S R. : Quand je suis arrivée, en 2005, j’ai été frappée par le fait que les malades arrivaient à Orléans dans un état dégradé, à cause de l’accès aux soins qui était déjà difficile sur le territoire. J’ai essayé de travailler avec une infirmière de rhumatologie sur l’amélioration, en binôme, de la prise en charge des malades. Nous essayions de voir comment elle pouvait faire les consultations avec moi pour aller plus vite, et nous nous sommes assez rapidement mises à travailler sur l’éducation thérapeutique, les protocoles de coopération de l’époque… Un autre enjeu était de construire un centre de compétences sur les maladies systémiques, de faire grossir le service, et c’est naturellement qu’en 2008, j’en ai pris la tête.

Quelques années plus tard, en 2017, vous vous présentez aux législatives et êtes élue dans la vague qui a suivi l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée. Étiez-vous déjà engagée politiquement ?

S R. : J’ai toujours aimé la politique. J’étais même allée voir ce qui se faisait dans certains partis, mais leur côté partisan, justement, ne me plaisait pas trop, et je ne m’étais finalement pas engagée. Mais je bloquais toujours sur cette question d’accès aux soins, je voyais bien qu’il fallait faire beaucoup plus. Quand Emmanuel Macron est arrivé, avec son approche pragmatique, efficace, cela me correspondait bien. J’ai proposé ma candidature, sans faire de campagne ni de réseautage, en pensant que tout était déjà joué d’avance et que je n’avais aucune chance. Et finalement, j’ai été élue.

À ce moment, imaginiez-vous ce qui vous attendait ?

S R. : Non. Je pensais que c’était plus facile. Je savais bien qu’en politique, beaucoup de gens ne vous aiment pas, vous tapent dessus… Mais je ne pensais pas que la quantité de travail et les difficultés à faire bouger les choses étaient aussi importantes.

Vous vous êtes engagée en politique avec l’objectif d’améliorer l’accès aux soins, objectif que vous continuez à porter… Êtes-vous contente des résultats obtenus depuis bientôt 6 ans ?

S R. : On ne peut pas être content de la situation de l’accès aux soins actuellement. Il y a des difficultés sur nos territoires qui sont scandaleuses. Je pense qu’il faudrait qu’on soit plus nombreux à travailler dans ce sens, car c’est un champ très large. On ne peut pas dire que rien n’est fait, je tente d’avancer. C’est compliqué d’avoir une proposition de loi qui soit acceptée par votre groupe, qui soit inscrite, qui ait le temps d’être débattue, puis votée. J’ai eu la chance d’en avoir une en 2021, je ne sais pas quel sera le sort de celle qui est en cours… Mais je me regarde dans la glace le matin en me disant que fais tout ce que je peux.

En prônant l’accès direct pour certains paramédicaux, vous avez déclenché chez une partie de la profession médicale une hostilité assez forte, comment le ressentez-vous ?

S R. : Je ne suis pas étonnée, mais je regrette qu’une bonne partie des médecins libéraux soient remontés contre ces positions. Je crois qu’il y a une vraie nécessité d’avoir des médecins généralistes libéraux, notamment face au vieillissement de la population. Si on ne protège pas cette spécialité, dans quelques années, on se trouvera dans de graves difficultés. Mais je ne pense pas que la médecine générale libérale doive être pratiquée demain telle qu’elle est pratiquée aujourd'hui. C’est mathématiquement impossible, on n’aura pas assez de généralistes libéraux. Il faut évoluer dans les organisations, les transferts de compétences. Je pense aussi qu’il faut évoluer dans la rémunération : je ne pense pas que les généralistes libéraux, aujourd'hui, soient dans la majorité des cas payés au juste prix.

Comprenez-vous que certains médecins ressentent l’accès direct comme une menace pour leurs compétences et pour la santé de la population ?

S R. : D’après ce que j’ai entendu dans toutes les concertations que j’ai pu faire avec eux, il y a chez eux une crainte, presque inconsciente, que si un autre qu’eux s’occupe du malade, il sera mal soigné. Ce n’est pas forcément méchant, mais c’est culturel. Il y a par ailleurs des médecins qui vont beaucoup plus loin, avec des propos complètement indignes sur les autres professionnels, certains allant jusqu’à dire que les infirmières n’ont pas assez de neurones pour avoir un véritable rôle dans le système… Et pourtant, on a des données scientifiques, notamment dans des pays étrangers, qui montrent qu’on n’a pas de raisons de croire que les malades seront mal soignés parce que d’autres vont intervenir dans le parcours.

Est-ce votre expérience de médecin qui vous permet d’être convaincue de la valeur d’une prise en charge partagée entre professionnels ?

S R. : En tant que médecin, j’ai surtout vécu l’augmentation de la qualité de la prise en charge du patient, et c’est tout de même ce qui nous porte. Cela libère du temps médical, ce qui est extrêmement important, mais cela améliore aussi la qualité de prise en charge du malade. Et les malades ne s’y trompent pas : quand on regarde les sondages, ils veulent plus de coordination, et ils font confiance quand un professionnel autre que le médecin les prend en charge.

L’autre gros dossier que vous portez cette année est celui des retraites, dont vous avez la responsabilité en tant que rapporteure du budget de la Sécurité sociale. Comment êtes-vous devenue rapporteure ?

S R. : Les postes de rapporteur sont importants, notamment parce que c’est le rapporteur qui dit s’il est favorable ou non à des amendements, ce qui lui donne un certain poids technique et politique. C’est un poste intéressant, qui nécessite plus de travail, et qui donne davantage de moyens. J’avais envie d’être rapporteure pour avoir ces moyens et pouvoir faire encore plus quant à l’amélioration de l’accès aux soins.

Ce sont aussi des postes où l’on prend la lumière : certains rapporteurs se sont retrouvés à un poste de ministre. Est-ce quelque chose qui vous motive ?

S R. : Je pense que je suis bien à l’endroit où je suis, et que j’y suis efficace. Je peux pousser des lignes qui sont parfois plus difficiles à pousser que quand on est au Gouvernement. Je n’ai pas d’ambition particulière pour devenir ministre… Mais en toute honnêteté, si on me le proposait, je ne suis pas sûre que je dirais non, surtout si cela me donne la possibilité de faire.

De faire quoi, précisément ?

S R. : Je pense que le grand enjeu des mois qui viennent pour notre système de santé, et le Président l’a dit dans ses vœux, c’est le travail sur le financement des établissements. Je crois même qu’il faut aller au-delà, sur la rémunération au juste prix des professionnels de santé.

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/manifestation-contre-la-loi-rist-lordre-est-present-pour-faire-comprendre-au-pouvoir-public

Au-delà de la question des rémunérations, beaucoup de médecins, en libéral comme à l’hôpital, ont le sentiment que le système s’effondre, que leur dites-vous ?

S R. : Je pense que le système est en train de s’effondrer. Ce n’est pas nouveau, on le disait déjà avant que je fasse de la politique. La difficulté pour agir, c’est que dès qu’on touche une brique du système, on entraîne toutes les autres. Je pense que la solution passe par le financement et la rémunération. Et je suis prête à travailler à ce sujet avec tous les médecins, au bénéfice des patients.

Beaucoup de médecins déconseillent à leurs enfants de choisir ce métier. Que dites-vous aux vôtres ?

S R. : J’ai trois enfants, deux garçons de 20 et 22 ans qui n’ont pas choisi cette voie, et une fille de 15 ans qui dit, elle, qu’elle veut faire médecine… et j’espère qu’elle le fera ! C’est le plus beau métier du monde, et il a l’énorme avantage qu’on y est utile tout le temps. Par ailleurs, quand on fait médecine, on peut faire un million de choses différentes : recherche, administration, entreprise… Chacun peut trouver ce dans quoi il sera le plus heureux.

 

Bio express

1973. Naissance à Athis-Mons (Essonne)
1998. Internat de rhumatologie au CHU de Tours
2005. Rhumatologue au CHR d’Orléans, puis cheffe de service, cheffe de pôle et vice-présidente de la CME
2017. Députée « En marche » du Loiret
2022. Rapporteure du budget de la Sécurité sociale 2023. Proposition de loi sur l’accès direct aux paramédicaux

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