Pédopsychiatrie publique, un secteur au bord du précipice

La pédopsychiatrie publique va mal. Un constat partagé par les nombreux professionnels du secteur chaque année de moins en moins nombreux. En cause notamment ? Une absence d’équilibre entre les besoins et leurs moyens.

« La pédopsychiatrie, c’est l’obsolescence programmée ». C’est par ces mots que notre entretien avec Maëva Ponce* débute. Cela fait déjà trois ans que cette jeune pédopsychiatre exerce à l’hôpital public. Un temps long mêlant une abondance infinie de jeunes patients à des capacités d’absorption limitées. Épuisement, manque de moyens et pénurie de confrères sont devenus son quotidien. À bout, elle souhaite désormais alerter sur cette situation qui s’est aggravée à l’heure pandémique. « C’est mon dernier espoir avant de partir », confie celle qui a vu deux de ses collègues partir pour cause de burn-out.

« J’ai l’impression que les gens ne se rendent pas compte de ce qu’il se passe en pédopsychiatrie », livre-t-elle. En 2018, l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) dénombrait 700 000 jeunes patients dans la file active de la pédopsychiatrie française. Une masse difficile à encaisser qui n’a cessé de croître ces dernières décennies. « Les centres sont tous confrontés à une hausse continue de la demande de soins des enfants et des adolescents, qui peut s’expliquer par des facteurs tant socio-économiques et sociétaux, que par l’amélioration globale du dispositif de prévention et de repérage », analysait alors l’institution. « Et avec la Covid, c’est encore pire qu’avant », révèle la pédopsychiatre. Aux prises avec la vague psychiatrique, les services, déjà saturés, débordent. « C’est moi qui m’occupe de faire les liaisons quand il y a un passage aux Urgences, confie la spécialiste. Avant la pandémie, c’était cinq avis par semaine. Maintenant, c’est dix par jour ! ». Une augmentation considérable qui fait craindre le pire aux équipes. « Avec la crise de la Covid, il y a un paquet de pédopsychiatres qui vont partir », poursuit-elle.

Une fuite en avant qui a débuté il y a déjà de longues années. En 2016, le Conseil National de l’Ordre des Médecins dénombrait 680 professionnels sur le territoire national. Un chiffre qui a été divisé par deux en dix ans. « En trois ans, nous avons eu sept départs et seulement deux arrivées », témoigne la pédopsychiatre. Une pénurie de bras qui se traduit par une surcharge des professionnels encore debout. « La seule chose qui nous fait tenir, c’est la solidarité entre collègues… », confie Maëva Ponce, qui dénonce pour autant une « pression omniprésente ».« On assure la continuité des soins. On bosse le week-end, les vacances… Car on se dit que si on arrête, il n’y aura plus personne pour s’occuper des patients », livre-t-elle.

Un combat quotidien qui n’empêche pas les listes d’attente de toucher le plancher. Malgré de fortes disparités nationales, l’IGAS soulignait que le délai d’attente moyen pour les nouveaux patients en France atteindrait les six mois dans ces structures. « De notre côté, la direction nous dit que nous avons un an d’attente, dévoile la professionnelle. Mais dans les faits, ce ne sont plus que des énormes classeurs ! Je pense qu’on en a pour quatre ou cinq ans ». Un embouteillage qui se traduit par des dilemmes quotidiens. « Nous n’avons plus de place dans les hôpitaux de jour. On doit choisir en permanence », indique Maëva Ponce. « Est-qu’il faut augmenter le temps de soin pour un enfant en difficulté ou est-ce qu’on accueille deux enfants ?,  illustre le Dr Guillaume Cézanne-Bert, membre du bureau national du Syndicat des Psychiatres des Hôpitaux. Les équipes soignantes ont le sentiment de faire quotidiennement des choix douloureux et impossibles. »

Pour pallier ces délais, les services mettent en place des stratégies. Parmi elles ? Des tentatives de « priorisation fondées sur les critères d’âge ; de gravité, ou d’urgences des troubles », indique l’IGAS. Un plan de bataille qui ne se prêterait pourtant que difficilement à la pédopsychiatrie, selon le syndicaliste qui exerce à Bron (69). « Nous travaillons avec des enfants. Donc, c’est assez difficile de s’appuyer sur un diagnostic fixe. Il est mouvant en raison du développement du patient », détaille-t-il. Et la pédopsychiatre de commenter : « Dans les faits, l’enfant qui décroche la seule place disponible est souvent celui qui a les parents qui crient le plus fort. Ou alors celui qui vient aux Urgences car nous avons la pression de la pédiatrie ». Un travail de priorisation pourtant nécessaire qui pourrait bénéficier de l’expertise des partenaires des pédopsychiatre, à l’instar des services sociaux ou de l’éducation nationale. « Comme on ne peut pas s’appuyer sur des diagnostics peu stables, c’est plutôt un dialogue permanent avec les partenaires qui doit s’installer. », assure Guillaume Cézanne-Bert, qui souligne par ailleurs que ces derniers ne sont pas toujours formés. « On manque encore de signes clés pour leur permettre de mieux nous aider à prioriser les listes d’attente », déplore-t-il.

Des problématiques pourtant touchées du doigt par le gouvernement. Depuis deux ans, la réforme du mode de financement de la psychiatrie a été engagée. Retardée à cause de la crise sanitaire, elle devrait rentrer en vigueur à partir du 1er janvier 2022. Un signal positif qui est pourtant bien loin d’être au vert. « Que seraient des moyens financiers supplémentaires sans professionnels formés et en nombre pour les mettre à profit au bénéfice des patients et de leurs familles ? », s’interrogeaient les signataires d’une tribune dans les colonnes du Monde en avril dernier. Et Maëva Ponce de commenter : « Je ne crois pas que cela peut permettre de changer les choses. La pénurie est trop majeure… »

*Le nom a été changé

Portrait de Julia Neuville

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