Mères supérieures

Ciné week-end: Les Innocentes, de A. Fontaine (sortie le 10 février 2016)

Des Innocentes, on attendait qu'elles fussent le premier vrai choc cinématographique de l'année. Précédé d'une critique impressionnante, le drame historique d'Anne Fontaine, "novice" du genre, nous laisse pourtant sur notre faim. Le film ne manque pas de qualités, mais il est tellement entravé par la linéarité de sa narration, pris en otage par un devoir de mémoire qu'au final il évacue tout questionnement, empêche toute réflexion sur les sujets, probablement trop nombreux, qu'il voudrait embrasser (le refoulement traumatique favorisé et entretenu par la culpabilisation et le culte du secret des instances religieuses, la foi à l'épreuve de la barbarie, le voeu de chasteté confronté à l'effraction corporelle, le déni de grossesse, le crime "altruiste" engendré par la monstruosité exterminatrice etc).

Pire, de par sa mise en scène ultra-maîtrisée - au risque de ne plus laisser aucun pouvoir au spectateur - et son refus de montrer la "saleté" de la guerre (l'hôpital militaire de fortune y est tout aussi aseptisé, voire encore plus exempt de signes de souffrance que le couvent dans lequel se déroule l'essentiel du drame), Anne Fontaine frise la banalisation de l'horreur. La responsabilité principale en revient cependant au scénario, dont le choix des péripéties et retournements de situation illustre l'incapacité à se confronter à l'essence du traumatisme que constitue le viol de guerre: ainsi Lou de Laâge, très pro, échappe-t-elle à une meute de soldats russes en rut par l'intervention d'un improbable deus ex machina, rôle qu'elle endosse elle-même quelques minutes plus tard quand, alors que les mêmes soldats envahissent le couvent pour remettre ça, elle sauve la situation par une habile ruse, pas même tourmentée par ce qu'elle vient de subir...

C'est cela qui nous a gênés dans ce film: jamais les femmes n'y sont montrées dans leur dimension victimaire. Statufiées dans le sacrifice qu'elles sont censées incarner, leur humanité, autant charnelle que spirituelle, nous est refusée d'accès. On notera d'ailleurs que le seul personnage échappant à cette momification cinégénique est ce médecin juif, incarné par un suprenant et excellent Vincent Macaigne, qui par quelques mots réussit, enfin, à nous communiquer viscéralement la dimension tragique de cette guerre.

On rêve de ce qu'aurait pu être ce film s'il avait été réduit à la puissance de son histoire, resserré sur ses personnages ambigus et ouvert sur une spiritualité et une psychologie qui hélas lui font cruellement défaut.

Source: 

Guilllaume de la Chapelle

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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