Leçon de mort

Critique de "De son vivant", de Emmanuelle Bercot (sortie le 24 novembre 2021)

Benjamin, professeur de théâtre bientôt quarantenaire, apprend par le Dr Eddé que le cancer du pancréas dont il souffre est incurable. Ce médecin lui propose alors non pas de le guérir mais de rendre sa mort inéluctable la plus douce et la plus réparatrice possible. Avec ce sujet difficile, Emmanuelle Bercot signe un film équilibré qui concilie réellement, peut-être pour la première fois, les deux veines qui traversent son cinéma : le documentaire et le mélo.

Un notaire qui ne peut empêcher les larmes de le gagner, submergé par l'émotion de devoir faire expliciter à un homme en fin de vie ses dernières volontés : cette scène illustre à elle seule le cinéma d'Emmanuelle Bercot, tout particulièrement depuis la Tête Haute. Ou comment introduire de l'affect dans un domaine professionnel et sociétal qu'elle se plaît à ausculter, à décortiquer sous tous ses angles, de son champ lexical à ses aspects techniques. Observer un corps de métier qu'elle admire pour y insuffler sa dose de mélo, une forme de magie du cinéma. Avouons-le, ses dernières tentatives nous avaient plutôt laissé sur notre faim, principalement parce qu'elle n'arrivait pas réellement à faire se rencontrer et se mêler ces deux univers, l'un phagocytant et finissant par désavouer l'autre. C'est pourtant en allant encore plus loin dans ce principe qu'elle construit son long et beau dernier film, élégie en quatre saisons et en service de cancéro alternant entre amples envolées et séquences plus ténues, se resserrant et condensant peu à peu une puissance retenue avec un talent insoupçonné. C'est la tenue du film dans son ensemble que nous avons particulièrement appréciée et que nous retiendrons. 

Dans la Fille de Brest, Bercot narrait l'histoire de la pneumologue lanceuse d'alerte Irène Frachon, faisant d'elle de façon assez maladroite un personnage de fiction surinterprété par une Sidse Babett Knudsen entre deux eaux. Est-ce parce qu'elle regrettait de n'avoir pu, ou voulu faire jouer Frachon elle-même qu'elle a choisi pour sa nouvelle incursion dans le milieu médical un authentique médecin? En tout cas le choix est payant : le Dr Gabriel Sara, oncologue au Mount Sinaï à NYC dans la vraie vie, est confondant de naturel, de chaleur humaine et de subtilité. Et Bercot a parfaitement synthétisé sa philosophie et ses axes d'approche de la fin de vie, tant auprès des patients, de leurs proches que du personnel. Face à lui, Benoît Magimel impressionne encore plus que d'ordinaire dans le charisme fêlé qui le caractérise. Monstres sacrés chacun à leur manière, ce sont eux les deux pivots du film, qui permettent à chacune des galaxies de l'univers de Bercot de s'approcher, de s'apprivoiser, de se comprendre, de se réunir. Ce parallèle parcourt tout le film, particulièrement lors des scènes de groupe - analyse des pratiques institutionnelle pour le médecin, préparation au concours d'entrée au Conservatoire pour le professeur - qui en sont l'un des aspects les pus réussis. Chacun semble se répondre, se compléter dans ce qu'il transmet, à savoir mettre de l'émotion dans la technique et de la technique dans l'émotion, et c'est finalement tout le travail de la cinéaste qui est ainsi signifié.

Cette rencontre entre un malade et son médecin qui va littéralement lui apprendre à mourir constitue le coeur vibrant du film. Elle permet de comprendre l'engagement d'un praticien tout autant que les limites et le cadre qu'il s'impose pour y parvenir. On regrettera donc que, en créant une romance accessoire qui surcharge l'aspect mélo de son film, Bercot cède à nouveau à son penchant inutilement transgressif, en contradiction totale avec ce qu’elle présentait voire défendait jusqu’alors - le même que celui qui gâchait la Tête Haute quand le jeune délinquant venait arracher sa paternité à la pauvre jeune fille sur le point de se faire avorter, sous la bénédiction de son éducateur, Magimel déjà. Il est même extraordinaire que cela ne nuise presque pas au film. C'est dire sa qualité. 

 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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