« J’avais l’impression que tout s’effondrait autour de moi »

Antoine est généraliste en Bretagne. En août dernier, il a fait une tentative de suicide. Depuis, il apprend à prendre le temps.

 

Les voix se mélangent pour ne devenir qu’un brouhaha. Derrière la porte close de son cabinet médical, Antoine*, 37 ans, peut sentir la fébrilité de ses patients. Leurs attentes, leurs douleurs et leurs questionnements s’entrechoquent jusque dans le bureau de ce généraliste. Installé en Bretagne depuis 2017, il raconte des rendez-vous qui s’enchaînent du matin au soir, la fatigue qui l'envahit et la sensation de n’être pas à sa place. 

De ce métier dont il rêvait, il ne reste rien. Ni le prestige, ni les ressources financières. « Nous sommes devenus des bureaucrates », lâche-t-il résigné. Il décrit une charge administrative lourde, envahissante. Et un gouffre financier qu’il n’arrive pas à combler. Mais qui grandit en même temps que son angoisse. « Dès le début de nos études on nous apprend qu’on va en baver. Mais à ce point, je ne pensais pas ». Sa vie personnelle se délite aussi peu à peu. Deux enfants qu’il ne voit pas, faute de temps. Des disputes avec sa compagne. Et cet instant où ils décident de mettre un terme à leur histoire. « C’était une spirale sans fin. J’avais l’impression que tout s’effondrait autour de moi », souligne le généraliste. 

Très vite, il s’autodiagnostique une dépression.

« Je suis mon propre médecin traitant. Par pudeur, je pense. Mais aussi par manque de temps ». Tous les symptômes étaient là. Il les connaissait. Et les traitements aussi. Des médicaments qu’il va se prescrire et prendre sans aucun suivi médical. « Pour un patient, j’aurais insisté pour une prise en charge, mais pour moi… » Impossible. À son cabinet, pas question d’en parler à ses associés. Que penseraient-ils alors si le dernier médecin arrivé craquait déjà ? « Un médecin ça ne tombe pas malade. On doit pouvoir tout affronter ». Les mois passent et rien ne change. La charge de travail continue de s’accumuler. Tout comme les ennuis financiers. « À aucun moment je n’ai pensé à me tourner vers des professionnels pour m’accompagner dans cette période ». Il décrit un sentiment de honte qui l’envahit et la peur d’être jugé. « J’étais terrorisé par le regard des autres. Et par ce qu’ils pourraient penser de moi ». Il finit par être hospitalisé, en janvier 2019. Le temps de se reprendre un peu en main. À sa sortie, pourtant, les ennuis et la sensation de ne pas être utile continuent de l’envahir. Jusqu’à prendre toute la place en août. Un soir, chez lui, il attrape une boîte de médicaments, puis une deuxième. « Je ne voyais pas d’autre solution. J’avais l’impression d’être au bout de mes ressources. » Son ex-femme le retrouve inanimé et le conduit aux urgences. À son cabinet, ses associés sont informés de la situation, mais pas les patients. Son absence est remarquée. Et des rumeurs s’installent. Alcoolisme ? Drogues ? Problème personnel ? « Quand je suis revenu, beaucoup de mes patients m’ont expliqué leur désarroi. Pendant mon absence ils avaient été suivis par des remplaçants et n’avaient pas la sensation d’avoir été écoutés. » Comme une ironie, se dit-il aujourd’hui.

Dès lors, une équipe de psychiatres et de psychologues va le prendre en charge. Fini le traitement autoadministré. Il laisse à d’autres professionnels la charge de s’occuper de lui. « Bon, je suis toujours mon propre médecin traitant mais j’y travaille », souligne-t-il. Peu à peu, il reprend pied. Respire. Organise son temps de travail et s’accorde des pauses. Une vie en dehors de son cabinet. « On est toujours sur la brèche en tant que médecin. Notre rôle c’est de prendre soin des autres, de les écouter et d'emmagasiner leur douleur. Mais nous, on n’arrive pas à prendre soin de nous ». 

Comment se préserver ?

Comment apprendre à lâcher prise, à ne pas culpabiliser de terminer sa journée plus tôt que prévu ? Aujourd’hui, c’est tout le sens de la démarche d’Antoine. Réapprendre à vivre. Peu à peu. Apprendre à s’occuper de soi, à s’accorder du temps avec ses enfants. « Mais clairement, je ne pense pas que je resterai médecin libéral toute ma vie. La charge administrative est trop importante ». À terme, il raconte vouloir se tourner vers un établissement de soins dans lequel il serait salarié. « Le temps que je finisse de payer toutes mes dettes et je quitte le libéral ». Une façon pour lui de laisser la gestion administrative à d’autres et de revenir à l’essence de son métier : le soin. « Je pense vraiment que c’est ce qui me manque aujourd’hui. Retrouver un sens à ce que je fais. » Une raison de se projeter dans l’avenir…

Portrait de Elodie HERVE
article du WUD 49

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