Garçon d'honneur

Critique de "Boy Erased", de Joel Edgerton (sortie le 27 mars 2019)

Jared, étudiant modèle, vit dans une famille parfaite : un père concessionnaire automobile en semaine et pasteur de sa propre église le week-end, une mère au foyer fidèle et dévouée... Quand ils découvrent son homosexualité, ses parents tombent de haut. Et son père se donne pour but de le ramener à des pensées et des pratiques plus conformes à la Bible. Ce récit d'une thérapie de conversion, qui nous rappelle que de nombreux États américains sont restés coincés à l'époque du Moyen-Age, est hélas déroulé avec une pesanteur trop lourde pour stimuler notre révolte...

Nouvelle tentative de film sur les thérapies de conversion, moins d'un an après la sortie de Come as you are. Et même semi-échec au final, sur des modes pourtant radicalement différents. Là où le film de Desiree Akhavan embrassait pleinement la vigueur rebelle de ses jeunes héros, Joel Edgerton nous livre une oeuvre bien plombante, sous le signe du glauque. Parce que l'on sent que, pour ces jeunes gens aux prises avec des fanatiques - dont le rejet de l'homosexualité reflète à l'évidence une profonde haine de soi - seul compte l'objectif de réchapper à cette "semaine d'évaluation", aucun ne cherche à déroger à la règle absurde qui leur est imposée, pierre angulaire de toute cette soi-disant thérapie: si tu fais semblant, ça finira par être vrai. Evidemment, la seule opposition à ce gourou surjouant l'Amérique blanche hétéronormée viendra du jeune Jared, dont le film retrace en parallèle l'histoire de la découverte de sa sexualité. 

Boy Erased présente trop de similitudes scénaristiques avec Come as you are pour le rendre vraiment original. De plus, le réalisateur a appliqué un peu trop à la lettre la maxime portée par le gourou qu'il joue lui-même: hormis Jared, d'une innocence angélique, tous les adultes sonnent faux, sont affublés de postiches, au point que si l'on reconnaît aisément que Nicole Kidman a revêtu une nouvelle perruque pour l'occasion, l'on s'est demandé si l'embonpoint d'un Russell Crowe étonnamment terne n'était pas un effet spécial à lui tout seul...Ajoutons qu'après My beautiful boynous avons à nouveau droit à un film tiré des écrits autobiographiques d'un jeune américain, et toujours aussi peu de recul et de renouvellement cinématographiques. Le signe d'une paresse qui devient légèrement horripilante, et que ne compense pas l'interprétation du jeune surdoué qui porte le film tout en confirmant son talent: naguère Timothée Chalamet, aujourd'hui Lucas Hedges. 

Une réalisation empesée et sans passion achève d'étouffer la flamme de ce qui aurait dû être un brûlot, un pamphlet contre ces conceptions d'un autre âge. La sexualité n'y est jamais évoquée ou montrée, hormis lors d'une seule scène qui s'avère être un viol. Ce qui pose quand même question. Joel Edgerton épouse tellement le compassement du système religieux qu'il décrit que sa réalisation molle finit par devenir le défaut de la qualité de son argumentaire. Car en décrivant une religion omniprésente dans chaque couche de la société américaine, bien au-delà de la caricature à la fois tragique et grotesque des thérapies de réorientation sexuelle, il semble vouloir élargir le champ de la dénonciation. La thérapie n'est que l'aboutissement de l'incapacité d'une société toute entière à se départir des bondieuseries dans lesquelles elle baigne depuis son avènement: ainsi ce père gérant avec la même conviction son commerce de bagnoles et la congrégation issue de ses conceptions morales; ou encore cette doctoresse presque gênée de désavouer la Bible quand elle explique à Jared l'absurdité qu'il y a à vouloir doser son taux de testostérone...L'épilogue annule hélas en grande partie notre impression: en réinscrivant Jared dans une filiation presque pastorale, Edgerton fait de lui un héritier méritant, la société lui offrant de s'intégrer en ne se remettant elle-même quasiment pas en cause. Le modèle américain est sauvé : il s'est auto-recyclé.

 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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