Dans les astres avec Annette

Critique de "Annette", de Leos Carax (sortie le 6 juillet 2021)

Le rare et discret Leos Carax se frotte à l’univers pop et échevelé des Sparks et tente une percée dans l’univers de la comédie musicale hollywoodienne. Une immersion inégale qui cache un braquage réussi. Peut-être l’expérience cinématographique la plus déroutante et la plus fulgurante de ces dernières années. Et sans aucun doute le vecteur idéal pour réaffirmer à Cannes l'immense pouvoir du cinéma sur l'imaginaire.

Un Leos Carax souriant et détendu, bras dessus bras dessous avec ses deux acteurs ainsi qu’avec les compositeurs de la musique de son film, chacun se souhaitant bonne chance avant que celui-ci démarre: une scène qui semble donner le « la » mais qui, au sortir du film, résonne plutôt comme une première fausse piste. Une légèreté qui lorgne vers Broadway et Stephen Sondheim pour le livret, un territoire géographique identique à celui de La La Land… qui ne préfigurent pas la noirceur de la suite. Une noirceur qui reste plus baroque que traumatique, exempte des tortures morales et physiques infligées par Lars Von Trier dans son Dancer In The Dark, autre comédie  musicale à laquelle le film fait aussi penser, de par son casting international et la personnalité atypique de son metteur en scène. Voir Carax en lien étroit avec cette équipe, comme s'il se donnait du courage avant de mettre les pieds dans cet immense chantier que fut manifestement le tournage d'Annette, lui qui faillit se perdre dans celui des Amants du Pont Neuf, a quelque chose d'attendrissant. Mais qui cache la difficulté à se glisser dans le projet d'un autre - ici de deux autres, les frères des Sparks, pas du genre de ceux qui acceptent de se faire adapter sans conditions. Cette ouverture peut aussi être vue comme une volonté chez Carax de nous faire assister autant au décor qu'à son envers, aux artifices à l'origine de la magie - ce qui était tout l'objet de son film précédent, le déroutant et colossal Holy Motors, qui débutait d'une façon similaire.

Henry aimerait aimer Ann, mais c’est au stade de l’adoration qu’il reste bloqué, sidéré, et cette adoration lui renvoie encore plus, telle une image inversée, sa profonde détestation de soi. Annette, le fruit de leur union, dont on ne sait jamais si elle est sacrée ou factice, ne pourra dès lors qu’être le symbole de celle-ci : un prodige, mais un objet. A partir de ce canevas simplissime, pour ne pas dire simpliste, ainsi que de partitions ultra-calibrées et tellement efficaces qu’il ne serait évident pour quiconque d’y associer sa patte, Carax l’alchimiste va tenter de composer une œuvre d’anthologie, un opéra filmique. En y insérant des images d’une beauté dignes de Murnau, de Cocteau ou de David Lynch, et en captant le moindre matériau fourni par l’actualité - de Me Too à l’emprise des réseaux sociaux sur la création artistique - pour en faire une mythologie. Pendant un long moment, sans sous-estimer la puissance cinématographique de ces séquences, le mélange peine à prendre. Il faut dire que le classicisme du scénario et l’enchaînement opératoire du livret ne siéent pas toujours aux envolées expérimentales du réal, qui semble se contenir. Et pourtant, malgré les longueurs, les quelques chutes de tension et les maladresses (les scènes de stand-up répétitives et les inserts du type « breaking news », notammnent), Annette ne cesse de croître en intensité, en virtuosité, en maestria. En beauté aussi, et surtout.

Ann est un personnage vide, dont on ne sait rien, et qui n'en dit pas beaucoup plus. Elle chante, mais à peine, quand elle ne se réfugie pas derrière sa voix de soprano, piétinée par la fureur destructrice de son partenaire. En confiant cette partition secondaire à Marion Cotillard, Carax nous rappelle - ce qu’avait fait Jeunet avant lui en lui offrant son premier César, mais aussi plus récemment Xavier Dolan - à quel point elle aurait fait une formidable actrice du muet. L’expressivité de son regard, de sa démarche, font que, au-delà de la nature de son rôle, elle hante le film. Elle y est constamment sublime, et avec sa coupe à la Jean Seberg, elle épouse parfaitement l’univers fantasmatique de son metteur en scène, double lointain de Kylie Minogue dans Holy Motors. Sachons gré également au réalisateur de rompre avec malice, et sur une scène d'opéra, c'est-à-dire de la plus belle des manières, la malédiction qui la touche depuis sa fin caricaturale, et caricaturée, dans le Batman de Christopher Nolan.

Adam Driver écope d’un personnage beaucoup plus ambigu, omniprésent et omnipotent, une expérience dont il semble ressortir essoré, mais il fait constamment le job, n’a peur de rien. Il confie sans réticence son talent aux génies qui l’entourent. Ils captent chacun le meilleur de son jeu, de sa voix. C'est par des artifices capillaires que son évolution est lourdement suggérée. La psychologie n'est pas de mise, tant le portrait est grossier. Elle n'intéresse pas Carax, tout comme l'intrigue, ou à peine. On sent qu'elle l'encombre, surtout dans son installation, parfois dans ses répétitions. C'est dans ces moments-là, qui pourraient paraître lassants, et loin de son univers, qu'il réussit pourtant à insérer des images démoniaques de beauté, de vrais petits morceaux de bravoure. Pour prendre par la suite, et de plus en plus, le contrôle sur le film, en y instaurant une noirceur d'une beauté sublime, en y affirmant sa sympathie pour les abysses, à l'image de son personnage principal. Personnage qui, dans une dernière scène qui mérite d'entrer dans les annales du cinéma, se met à nu de façon désarmante, créant ainsi une rupture de ton avec les deux heures écoulées. En filmant tel un double de lui-même le faciès émacié, les cheveux grisonnants et coiffés à l'as de pique de Driver, c'est sa confession d'artiste "monstre", maudit, se soumettant à la considération de son public, qu'il semble mettre dans sa bouche. Ce sont ses doutes et sa propre noirceur qu'il semble dévoiler. Nous invitant ainsi à regarder rétrospectivement l'ensemble du projet comme un braquage réussi: au coeur de la partition impeccable, millimétrée jusqu'à l'étouffement des frères Mael, c'est bien lui qui finit par imposer "sa" vision, qui confère à Annette son souffle et sa singularité.

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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