Sept ans de réfection

Critique de "Les Passagers de la Nuit", de Mikhaël Hers (sortie le 4 mai 2022)

Le parcours d'Elisabeth qui, tout au long du premier septennat de François Mitterrand, va embrasser sa condition de mère divorcée pour peu à peu se trouver et croiser sur son chemin de reconstruction la jeune Talulah, à la fois solaire et autodestructrice. De cette simple trame, le surdoué de la mise en scène qu'est Mikhaël Hers tisse une oeuvre d'une sensibilité bouleversante. 

 

Il y a dans ces Passagers de la Nuit, titre éminemment poétique et ô combien fidèle à ce que dégage le film, tous les dangers de la reconstitution. C'est d'ailleurs si flagrant qu'on perçoit sans peine le désir qui anime son réalisateur : recréer pour lui-même une époque qu'il aurait aimé connaître, du moins sous un autre angle que le sien. Enfant des eighties, Mikhaël Hers semble naviguer avec une telle aisance sur les eaux de la mémoire collective, ou plutôt d'une mémoire fantasmée, que ça en est troublant. Son habileté à intégrer à son film des images d'archives, à mêler décors naturels et reconstruits, renvoie au perpétuel flottement entre le réel et le fantasmé sur lequel est construit le film. Car si l'intrigue, ténue de par son contenu mais ample dans sa narration, regroupe d'improbables rencontres et des trajectoires volontiers idéalisées, au double risque du cliché et de l'invraisemblance, le miracle est qu'à l'écran, il n'en est rien. La douceur du dispositif - soutenue par une B.O. impeccable - l'intelligence des situations, mais avant tout la vérité des attitudes et des sentiments portant chaque personnage, rendent ce film réellement bouleversant. 

Dans les Passagers de la Nuit comme dans Amanda, qui traitait d'un deuil familial lié aux attentats de novembre 2015, Hers échoue ou du moins se refuse à aborder frontalement la part traumatique de la période qu'il revisite. C'est ainsi qu'en choisissant de centrer une bonne part de l'intrigue sur Talulah, la post-ado paumée jouée par la sidérante Noée Abita, qui impressionnait déjà dans Slalom, il aurait pu décrire de façon plus clinique les ravages de l'héroïnomanie, fléau dont on a oublié à quel point il était redoutable - incidence, addictivité, marginalité et SIDA obligent. Tout ceci est pourtant à peine nommé, les marques sur les bras jamais montrées, les expériences traumatiques pudiquement tues, le SIDA purement absent. Hers est-il pour autant dans le déni? Sans doute rappelle-t-il la difficulté de l’époque à aborder de tels sujets, qu’on n’imagine plus à ce point tabous. Nous opterions plutôt pour une confiance absolue dans le pouvoir de l'évocation, qui le place d'une certaine façon dans le sillage de la grande tradition française du réalisme poétique. Le côté sombre de ce fragment d'Histoire est ainsi très indirectement retranscrit par le regard inquiet de Talulah et les ellipses qui entourent son passé comme sa trajectoire. A l'instar d'Elisabeth - l'on entr'aperçoit l'effroi du cancer, la honte et la douleur du divorce, à replacer dans le contexte d'alors - et surtout du magnifique personnage de Vanda Dorval, animatrice radio de plus en plus spectrale à mesure qu’avance le film, incarnée avec la solidité de jeu d'une Emmanuelle Béart qui, en quelques scènes, parvient à rendre palpable sa dimension insondable, somme improbable de plusieurs archétypes "nocturnes" emblématiques des eighties, une Macha Béranger androgyne échappée du Palace ou des Bains, s'effaçant progressivement - vers quelle destinée? quelle maladie? quel oubli? - au profit d'une Elisabeth gagnant en assurance et en sérénité. 

De cette tranche de vie où chacun semble garder une chance de s'accomplir, adoptant une trajectoire à rebours de ce septennat marqué par la désillusion, émergent une constante lumière, un bouleversant optimisme, une sincère bienveillance. Hers prend un réel plaisir à élever chaque membre de cette famille fantasmée, au premier rang de laquelle Elisabeth, réceptacle de toute cette époque, que Charlotte Gainsbourg conduit à des sommets de délicatesse. Par un ultime effet de miroir, il fait se côtoyer pour finir par se confondre le banal et le sublime, révélant dans l'anecdote toute une magie, un univers, une mécanique dont sont issues les légendes - celle de Pascale Ogier irrigue le film. Légende des eighties dont Gainsbourg et Béart font finalement partie, et le fait que Hers leur permette de la revisiter n'en est que plus émouvant...

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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