Revenge morne

Critique de "L'Infirmière", de Kôji Fukada (sortie le 5 août 2020).

Ichiko, infirmière à domicile dévouée, se retrouve impliquée sans le vouloir dans l'enlèvement d'une des petites-filles de sa patiente. Un thriller moral qui en dit long sur les ambivalences et les dangers de la notion d'honneur. À défaut de surprise, reste la diffuse et doucereuse sensation de malaise procurée par ce portrait de femme admirablement interprété par Mariko Tsutsui.

Luigi Pirandello évoquait ironiquement dans l'une de ses pièces la volupté que peut faire naître la valeur de l'honneur chez les âmes qui la poussent à l'extrême. Cette volupté, on pourrait presque la ressentir à la façon dont Ichiko, infirmière discrète qu'on ne soupçonnerait même pas d'être bientôt mariée au médecin qui intervient avec elle à domicile, a su s'intégrer à la vie de famille de sa patiente, vieille peintre excentrique. Sa satisfaction quand elle confie à ses collègues qu'elle aide régulièrement les adolescentes de la tribu à réviser leurs examens n'en est qu'un exemple. Cette implication et cette volonté d'être irréprochable vont pourtant se retourner contre elle. Ce qui est intéressant dans la progression du scénario de L'Infirmière, c'est qu'il met l'accent sur ces "presque riens" qui aboutissent à de mauvais choix pouvant faire basculer une existence, jusqu'à la mise à mort sociale. Cette notion exacerbée et intolérable de faute qui, chez les obsessionnels notamment, court-circuite la plus élémentaire des logiques et contamine la moindre décision. Il serait curieux de savoir si, dans la population japonaise, le personnage d'Ichiko est aussi étrange et décalé qu'il nous paraît être, ou au contraire tristement banal.

Parce qu'elle ne se rend pas compte de ce qu'elle suscite chez cette famille dont elle devient proche sans autre motif que son dévouement, Ichiko va baisser la garde par deux fois: quand elle cache à la famille et surtout à la police que celui qui est suspecté d'avoir séquestré l'une des deux sœurs est en fait son neveu, puis quand elle confie à l'autre sœur une anecdote apparemment anodine. Dans les deux cas, elle se livre à la merci du désir de cette adolescente éprise d'elle, qui partage avec elle un double secret, l'un capital et l'autre totalement anodin. C'est pourtant le second qui provoquera sa mise au ban, celui qui touche à un tabou social et qui déroge, elle le reconnaîtra elle-même, à sa constante irréprochabilité. Un comportement infime et illogique pour elle-même qui conduira pourtant à la pire des catastrophes: le cauchemar de toute personne atteinte de TOC !

Le film, de facture classique, se déroule selon le principe du flash-back, alternant entre les événements qui ont conduit à la chute de cette infirmière, et la vengeance qu'elle fomente. Vengeance qui, du fait de l'inhibition fondamentale d'Ichiko, n'ira pas jusqu'à son terme. Vengeance assez dérisoire au final, mais qui là encore semble adopter dans son esprit une démesure aussi grande que son honneur perdu. Les dernières scènes sont assez déroutantes, ni réussies ni ratées, et semblent partir en vrille tout comme l'héroïne. Elles se concluent sur un révélateur plus évident pour le spectateur que pour elle-même. A l'image de cette histoire, qui reste prévisible pour qui ne souffre pas de ce schéma d'abnégation et de recherche de reconnaissance. 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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