Professions libérales et féminisation

Interview de Nathalie Lapeyre, Sociologue, maître de conférences

What’s Up Doc ? Vous avez étudié la féminisation dans trois professions libérales : médecins, avocats et architectes. A-t-elle des caractéristiques particulières en médecine ?

« Elles n’ont pas le même historique de féminisation : années 50 pour les avocates, années 60/70 pour les médecins et 80 pour les architectes. Mais dans chaque cas, le phénomène est massif, avec non seulement une augmentation des femmes mais une prise de majorité ces dernières années.

Elles entrent dans la profession dès qu’elles peuvent y accéder sur des critères formels et non par cooptation, d’autant qu’elles ont de meilleurs résultats universitaires, du fait de leur socialisation. En effet, la socialisation des enfants demeure très sexuée et favorise les filles pour ce qui est de l’adaptation au système de scolarité.

Pourtant les postes à responsabilité et certaines spécialités restent occupés très majoritairement par des hommes. Comment l’expliquer ?

« La proportion de femmes varie selon une hiérarchie symbolique de prestige associée aux différents types de postes et de spécialités qu’offre la médecine. Il s’agit d’un phénomène de ségrégation sexuée interne. Elles sont majoritaires au bas de cette hiérarchie. De ce fait la féminisation dérange peu les hommes restés dans la profession.

Plusieurs éléments sont à l’origine de ce phénomène. Tout d’abord, la socialisation des filles n’est pas tournée vers la prise de responsabilité et la prise de parole en public. De plus, certaines femmes médecins se sont vu ouvertement dire par leurs chefs de service (hommes) que la carrière académique n’était pas pour elles, pendant qu’ils cooptent de jeunes collègues hommes.

Il existe aussi un problème de temps à consacrer à ces activités et postes considérés comme plus prestigieux. En France, depuis des décennies, la gestion du foyer reste à 80 % la charge des femmes. Et même quand elles sous-traitent (femmes de ménage, nounous,…), elles en gardent la charge mentale avec l’organisation des emplois du temps de la famille, par exemple.

Enfin, les femmes médecins tendent à vivre avec des hommes qui ont au moins les mêmes revenus qu’elle (homogamie sociale), y compris s’ils sont médecins (20 à 30 % de différence de revenus). Ce n’est pas le cas des hommes, dont les compagnes ont des revenus plus faibles, et qui, pour garder un certain niveau de vie, vont rechercher des situations d’exercice ou des spécialités qui leur apportent de meilleurs revenus.

Il est possible que cette ségrégation se réduise dans le futur

Cependant, ces choix professionnels se font en deuxième partie de carrière. Les générations très féminisées sont plus jeunes. Il est donc possible que cette ségrégation se réduise dans le futur. Pour les choix de spécialités, les femmes évitent encore souvent des filières qu’elles imaginent peu compatibles avec une vie familiale, que cela soit vrai ou non. Il existe d’ailleurs un manque évident d’informations aux étudiants à ce sujet.

Les femmes choisissent-elles plus les temps partiels, le salariat ? Travaillent-elles moins que les hommes ?

« Concernant le type d’exercice, précisons d’abord qu’elles sont modérément surreprésentées dans le salariat, mais il peut être difficile de comparer un poste de PU-PH avec un poste en médecine préventive.

Pour l’exercice libéral, elles le boudent actuellement tout autant que les hommes, situation qui inquiète fortement les syndicats de médecins et le conseil de l’ordre.

Il est vrai que, de même que leurs jeunes confrères, elles souhaitent limiter leur temps de travail. Malgré ce souhait, celui-ci est en fait en augmentation. Les contraintes dues à la pression sociale, aux crises sanitaires, limitent la possibilité de réguler son activité. De plus, pour ce qui est du temps partiel, il faut savoir que, dans les professions libérales comme la médecine, il est extrêmement élevé, souvent supérieur à 35 heures.

Globalement, les femmes médecins travaillent moins. Mais on observe chez les généralistes une augmentation du temps de travail des femmes de 10 % tous les dix ans, plus rapide que celle des hommes, tendant donc à une égalisation dans le futur.

Source: 

Nathalie Lapeyre est auteur du livre
« Les professions face aux enjeux de la féminisation »

Portrait de La rédaction
article du WUD 1

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