Portrait de passerellien (3/3) : Pierre, futur psychiatre après 2 échecs et 1 exil en Allemagne

Les passerelliens, kezako ? Ce sont des étudiants en médecine un peu à part. Sélectionnés sur dossier, ils ont commencé une carrière ailleurs, puis se sont ravisés pour reprendre leurs études en médecine. Aujourd’hui, portrait de Pierre Kalipé, 32 ans, qui a raté deux fois médecine il y a plus de 10 ans. Après des études de kinésithérapie en Allemagne, son dossier de passerelle a été accepté à l’âge de 27 ans. Il sera bientôt interne en psychiatrie.

« Qui ne se lasse point vient à bout de tout », dit le célèbre proverbe espagnol qui colle parfaitement au parcours de Pierre Kalipé. Deux fois consécutives (en 2006 et 2007), le jeune homme a raté le concours de médecine. Mais sa persévérance a fini par payer parce son dossier de passerelle (lire encadré ci-dessous) a été accepté en… 2014 !
 
Tout avait pourtant bien mal démarré. En particulier lors de la deuxième tentative. « J’avais pris "kiné" en tronc commun (même concours que médecine à l’époque, NDLR). À l’issue du premier trimestre, mon classement m’aurait permis d’avoir kiné, mais pas médecine. » Il décide donc « d’intensifier les révisions en médecine au détriment de l’option kiné. »
 
Le verdict impitoyable finit par tomber au deuxième semestre : « Je n’ai pas gagné assez de places pour accéder à la deuxième année de médecine, et j’en ai perdu en kiné où j’ai échoué d’une place…. Je me suis retrouvé le bec dans l’eau, sans rien. J’ai enchaîné avec des études de kiné en Allemagne. »

Transfrontalier

En tant que transfrontalier, l’Alsacien avait en effet la possibilité de faire des études de kinésithérapie durant trois ans en Allemagne. La barrière de langue a donc été aisément surmontée car « j’avais étudié l’allemand depuis l’école primaire et parce qu’une partie de ma famille est alsacienne ». Sa mère est en effet alsacienne, tandis que son père est togolais.
 
À l’issue de ses études en Allemagne, il réalise un stage au CHU de Strasbourg où il découvre la neurologie vasculaire. Il commence alors à s’intéresser au « fonctionnement du cerveau et à la neurologie », mais se rend compte que « quelque chose lui manque ».
 
« J’avais envie de m’impliquer un peu dans la prise en charge du patient et j’avais toujours en tête mon échec au concours de médecine. Je me disais : « Pourquoi pas me réorienter dans la médecine ». Mais il n’y avait pas à l’époque de passerelle directe avec mes études de kiné ». Jusqu’au jour où les passerelles vers la médecine ont vu le jour.

Ne pas avoir de regrets

Pour pouvoir postuler, Pierre Kalipé doit avoir validé un master. Il décide alors de retenter sa chance « pour ne pas avoir de regrets ». Il opte donc pour un M2 (master 2) en neurosciences à l’issue de ses études de kiné pour faire de la recherche. C’est dans le cadre de ce cursus qu’il aura la possibilité de suivre des cours transversaux avec des médecins : « On avait une approche clinique et ça a alimenté l’envie de reprendre mes études de médecine. »
 
Master en poche, il dépose un dossier de passerelle. Après une première sélection sur dossier, il passe un entretien avec un jury qui apprécie son parcours. Notamment le fait qu’il ait fait des études de kiné, mais aussi « le fait que j’avais déjà un projet professionnel ficelé, que je savais déjà que vers quoi je voulais m’orienter. »

Peu de réflexion en médecine

Il reprend donc ses études en 2014, soit un peu moins de dix ans après ses deux premiers échecs. Sans passer par la case départ puisqu’il atterrit directement en 2e année. Âgé à l’époque de 27 ans, il redécouvre l’apprentissage particulier de la médecine :
 
« Beaucoup de par cœur, des quantités importantes de connaissances à ingurgiter, et pas beaucoup de réflexion par rapport au master de neurosciences, ce qui était assez difficile à vivre. »
 
Pierre Kalipé a aussi conscience qu’il va traverser plusieurs années de vache maigre. Mais un prêt bancaire et l’aide financière de son père lui permettront de tenir le coup sur le plan financier. Il travaille également durant les vacances pour mettre du beurre dans les épinards. 

Pas de temps mort

« Je faisais des remplacements dans des cabinets libéraux jusqu’en 6e année, ce qui permettait de rentrer pas mal d’argent en peu de temps. J'avais aussi une famille très "soutenante". Et puis, le sport, notamment la randonnée, m’ont permis de tenir. »
 
Mais c’est aussi l’amour de la médecine qui lui a permis de tenir. « Je me suis senti épanoui au sein de ces études. J’avais enfin accès à ce que j’avais envie de faire depuis pas mal de temps et j’avais une soif de connaissances. Depuis tout petit, je rêvais de devenir médecin. Je n’ai donc pas lâché. »
 
La médecine lui offre aussi la possibilité « d’allier deux choses : la science pure, et pourquoi pas la recherche dans le futur, et, dans le même temps, un contact fort avec le patient. Je l’avais déjà en kiné, mais il n’y avait pas la prise en charge en amont : le côté médical, les investigations, les questions que l’on se pose pour déterminer le diagnostic du patient. Dans l’idéal, j’aimerais allier les deux : la psychiatrie et la neurologie ».
 

Psychiatrie ou neurologie ?

 
En novembre prochain, Pierre Kalipé va enfin atteindre le graal : un statut d’interne en psychiatrie. « C’était exténuant, mais je commence à voir la fin du tunnel. » Notamment sur le plan financier, car, jusqu’à présent, il avait dû se contenter de 200 euros nets par mois en tant qu’externe.

Le choix fut cornélien entre la psychiatrie et la neurologie (son classement aux ECNI lui permet de choisir les deux). Il a douté jusqu’au bout. Mais il a fini par opter pour la psychiatrie. Notamment parce que, dans le cadre de son stage en neurosciences, il avait présenté un mémoire de M2 sur le sujet suivant : les « crises non épileptiques psychogènes » (CNEP)
 
 « C’est une pathologie à la frontière entre la neurologie et la psychiatrie, donc j’ai appris à connaitre la psychiatrie à ce moment-là, et ça m’a vraiment plu. Ce qui me plait particulièrement en psychiatrie, c’est la prise en charge multidisciplinaire du patient : l’aspect médical, mais aussi l’aspect corporel, la prise en charge sociale du patient. »
 
Aujourd’hui, Pierre a définitivement le sentiment d’avoir trouvé sa voie. Et tient à faire passer un message à toutes les personnes qui hésiteraient à se lancer sur le tard dans des études de médecine.  « Si c’est ce que vous voulez faire, il faut foncer pour ne pas avoir de regrets. »

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La passerelle, les textes 
Initiée en 1993, la possibilité pour des étudiants d’accéder à des études de médecine, d’odontologie, de pharmacie, ou de sages-femmes a été remaniée moult fois. Le dernier texte en vigueur est un arrêté de mars 2017, qui abroge l’arrêté du 26 juillet 2010. « Ses dispositions ouvrent l'accès de ces deux passerelles (2e et 3 e année, NDLR) à de nouveaux publics, notamment aux professionnels paramédicaux », stipule le texte. Ce décret liste les diplômes qui ouvrent droit aux passerelles, la date de dépôt de dossier, la composition du jury, la procédure de sélection des candidats. 
Portrait de Julien Moschetti

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