Portrait de passerelliens (2/3) : Catherine, bientôt psy à 42 ans

Les passerelliens, kezako ? Ce sont des étudiants en médecine un peu à part. Sélectionnés sur dossier, ils ont commencé une carrière ailleurs, puis se sont ravisés pour reprendre leurs études en médecine. Aujourd’hui, portrait de Catherine Le Berre, 40 ans, ex-cadre marketing dans l’agro-alimentaire. Et bientôt psychiatre…

Catherine Le Berre était sur le point de réaliser une brillante carrière dans l’agro-alimentaire. En l’espace de dix ans, elle avait gravi avec brio toutes les marches de la réussite professionnelle. Diplôme d’ingénieur agronome en poche, elle avait tour à tour rejoint Bongrain SA (aujourd’hui Savencia Fromage & Dairy ; marques Caprice des Dieux, Saint Albray, Le Rustique, Cœur de Lion…) puis le groupe Mars (M&M’s, Snickers, Twix…) en tant que Chef de groupe marketing/innovation. Une trajectoire professionnelle presque parfaite. Enfin, « presque »…
 
« J’avais un excellent travail, une carrière qui avançait très bien, je commençais à bien gagner ma vie, j’avais la chance d’avoir trouvé un bon poste dans un milieu (le marketing ; NDLR) compétitif, sachant que cela n’avait pas été facile au départ…, se souvient Catherine Le Berre. Mais je vendais des produits (chocolats ; NDLR) qui ne sont pas forcément très bons pour la santé. Donc, il y avait presque une idée de nuisance. J’ai fini par prendre conscience que ce métier n’avait pas de sens pour moi ».
 
C’est à la même époque que la jeune trentenaire commence une thérapie pour faire le point sur sa vie. De fil en aiguille, une idée folle finit par germer dans la tête de la jeune femme qui avait à l’origine fait une formation scientifique en biologie. Et pourquoi pas tenter médecine ? Et pourquoi pas la psychiatrie qui l’intéressait « depuis très longtemps » ? Et d’ailleurs, qu’en pense son psychanalyste ? Il pense que…. ce n’est pas une mauvaise idée !

Un projet fou

Et c’est ainsi que le projet de reconversion professionnelle a pris forme. « Cela m’a ouvert un peu les possibilités d’avoir le feu vert de mon analyste. Car, jusqu’ici, à chaque fois que j’en parlais, cela paraissait très fou comme projet. L’idée de refaire dix ans d’études, de faire cinq à six ans sans salaire, de repartir à la case départ, ce n’était pas forcément évident. »
 
Notamment sur le plan financier, même quand on a un peu d’économies pour pouvoir dormir tranquille quelque temps. Coup de chance, Catherine Le Berre bénéficie d’une rupture de contrat conventionnelle, ce qui lui permettra de toucher le chômage durant deux ans. Vint ensuite les années de vache maigre, avec l’équivalent du RSA (500 euros par mois), plus 120 par mois en tant qu’externe… Jusqu’à l’internat où elle a enfin commencé à respirer sur le plan financier.
 
Il a aussi fallu s’accrocher pour que son dossier de Passerelle soit accepté. Après un premier refus, elle réussit la Paces. Avant de déposer un nouveau dossier durant la première année pour « gagner une année de financement. » Sa persévérance finira par payer : « Mon dossier a été accepté parce qu’il fallait déposer le dossier en mars, et que j’étais déjà dans le numerus clausus du concours du 1er semestre de PACES. » Sa capacité à pouvoir se remettre dans les études a sans doute aussi fait la différence. Si bien qu’elle est passée directement de la première à la troisième année !

Pas de regrets

Aujourd’hui âgée de 40 ans, elle regarde dans le rétroviseur avec la satisfaction d’avoir embrassé la destinée qui était la sienne « Je n’ai jamais regretté mon choix, même durant les périodes les plus difficiles. Justement parce que j’ai trouvé du sens très vite dans ce que je faisais. Je réalisais mon rêve de devenir médecin, et puis, je suis vite rentrée dans le bain parce qu’on fait assez rapidement des stages. On est très vite confrontés à des patients, donc il y a un côté pratique très intéressant. »
 
Et le fait de se retrouver entourée d’étudiants plus jeunes que soi ? Le décalage d’âge n’a jamais été un problème pour Catherine Le Berre. Bien au contraire. « Autour de moi, certaines personnes étaient aigries parce qu’elles n’avaient pas forcément eu l’occasion de faire ce qu’elles désiraient. Par contre, quand on a 18 ans, on a la vie des possibles devant soi, on est enthousiaste à l’idée de devenir médecin... C’était sympathique de côtoyer des personnes de la sorte. »
 
Tellement sympathique qu’elle est restée très proche d’une personne à l’issue de l’externat : la plus jeune de la promo ! Une personne qui avait quatre ans d’avance et qui avait 17 ans d’écart avec elle ! « Elle est née l’année où j’ai passé mon bac ! Mais, pendant les stages qu’on faisait ensemble, les gens ne se rendaient pas compte de notre différence d’âge ! »

Différentiel de maturité ?

Pas non plus de problème de différentiel de maturité car « même si nous n’avions pas la même expérience de la vie, le regard des étudiants qui étaient plus jeunes que moi était tout aussi intéressant que le mien. Et puis, les étudiants murissent assez vite en médecine, parce qu’ils sont notamment confrontés à la mort ou à la sexualité. »
 
Mais la passerellienne aurait tout de même apprécié que son expérience et sa maturité soient parfois plus reconnus par ses supérieurs hiérarchiques. « Durant les stages, certains médecins et chefs de service ont eu l’intelligence de comprendre que j’avais un parcours différent. Car la maturité professionnelle et la maturité par rapport au patient n’est pas la même quand a déjà réfléchi sur sa vie, quand on a déjà été confronté à la mort d’un proche, quand on a une expérience en entreprise, qu’on a géré des équipes, appris à travailler dans l’urgence… » Mais il arrivait parfois aussi que « les médecins n’aient pas l’intelligence de comprendre ça, donc on tenait mon stylo bille et on corrigeait mes fautes d’orthographe comme les autres internes ».
 
Mais le plus difficile à supporter pour Catherine Le Berre fut « le sentiment de repartir au bas de l’échelle, de repartir de zéro, d’être le trouffion, de recevoir des ordres, des commentaires, de subir la maltraitance de personnes plus jeunes que soi. C’était difficile à vivre pour l’ego, ce n’était pas facile de ravaler son orgueil… » En particulier durant l’externat : « On n’avait pas vraiment de prénom car les turnovers sont assez importants. On nous appelle « l’externe » et les infirmiers qui subissaient au quotidien le pouvoir des médecins avaient tendance à reporter leurs frustrations sur les étudiants en médecine… »

Huit ans, c’est long….

Désormais libérée de ces années d’externat, Catherine Le Berre entame désormais sa 8ème année d’études. Et nous confie qu’elle commence à trouver le temps long : « Les études durent six ans, il y a beaucoup de choses à apprendre, on a des examens tout le temps, donc il n’y a jamais vraiment de relâchement et de temps morts. J’ai encore deux ans pour finir mon internat, voire deux ans de plus si je veux rester à l’hôpital donc ça commence à être long. »
 
Mais elle est toujours persuadée d’avoir choisi la bonne voie : « Je rencontre des gens toute la journée, je découvre de nouvelles personnes, leur histoire, leurs problèmes, leur souffrance, ça c’est quelque chose qui me passionne. » La psychiatrie lui va également comme un gant car, « bien sûr, il existe des traitements médicamenteux pour soigner des gens, mais la manière dont on va interagir avec eux, dont on va se comporter avec eux est aussi un soin. C’est vrai dans la psychiatrie et c’est aussi valable dans d’autres spécialités, mais on a parfois tendance à l’oublier. »
 
Si tout se passe comme prévu, elle s’installera dans deux ans comme en tant que psychiatre libéral en région parisienne : « Je suis assez déçue de l’hôpital donc je pense m’installer en libéral, pour pouvoir proposer des prises en charge avec une certaine autonomie. »
 
Si tout se passe comme prévu, elle aura 42 ans.

Retrouvez ci-dessous le 1er épisode de notre série de portraits de passerelliens :
« Je serai interne à 45 ans et installée à 49 ans »
 

La passerelle, les textes 
Initiée en 1993, la possibilité pour des étudiants d’accéder à des études de médecine, d’odontologie, de pharmacie, ou de sages-femmes a été remaniée moult fois. Le dernier texte en vigueur est un arrêté de mars 2017, qui abroge l’arrêté du 26 juillet 2010. « Ses dispositions ouvrent l'accès de ces deux passerelles (2e et 3 e année, NDLR) à de nouveaux publics, notamment aux professionnels paramédicaux », stipule le texte. Ce décret liste les diplômes qui ouvrent droit aux passerelles, la date de dépôt de dossier, la composition du jury, la procédure de sélection des candidats. 
Portrait de Julien Moschetti

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