Pompier nickelé

Critique de "The King of Staten Island", de Judd Apatow (sortie le 22 juillet 2020)

Scott a perdu son père, pompier mort sur une intervention, alors qu'il avait sept ans. Son immaturité affective et son besoin de repères font qu'à 24 ans, alors que sa petite soeur rentre à l'université, il vit toujours chez sa mère Margie, infirmière à la fois pleine d'amour et dépassée par la situation, et végète au milieu de sa bande d'amis, dont la motivation et les compétences résident avant tout dans un vague deal de médicaments. Mais un jour, Margie décide de refaire sa vie... Une chronique simple et tendre réalisée par un Judd Apatow assagi et qui prend son temps.

The King Of Staten Island exhale une certaine idée des USA. Celle qui fleurit régulièrement et sous différentes formes dans ce que l'on pourrait appeler le cinéma indé. New-York y est le coeur d'une autre vie possible que celle qui est souvent décrite, que sa violence réside dans la course au profit et à l'individualisme dans un labyrinthe de gratte-ciels ou dans la précarité rageuse. En choisissant de filmer un personnage entre réalité et fiction - l'acteur Pete Davidson, qui prête au personnage de Scott une large part de sa biographie et de ses antécédents médicaux -  Judd Apatow ne fait pas uniquement preuve d'humilité - le film est clairement au service de l'acteur, qui le porte avec une aisance folle et fait de lui un doux excentrique terriblement attachant, comme un Buster Keaton qui, passé au parlant, en serait devenu logorrhéique. Il semble vouloir revenir au coeur d'une Amérique non contaminée - c'est bien le terme - par le déclinisme moral ambiant. Trump et Obama ne sont ainsi cités qu'au détour d'une vanne ou deux, dans ce film pourtant habité par le verbe.

L'apparente simplicité du propos semble épouser cette volonté de ne pas être novateur, provoc' ou arty, afin de rester au plus près du microcosme qui est décrit. Réels ou inventés, réalistes ou fantasmés, peu importe, puisque Apatow a le talent de nous faire voir, sous l'apparente caricature de ces personnages, une constante authenticité. A l'image de cette brigade de pompiers qui nous apparaît sous un jour généreux mais loin de l'héroïsme habituellement véhiculé. Ou de cet homme rêvant de réussir sa seconde relation, après avoir foiré la première en raison de son penchant pour le jeu et de ses coups de sang. Chacun, jusqu'à l'ex divorcée diablement vulgaire et un brin mégère, est traité avec humanité dans ses imperfections, le comique ne résidant jamais dans l'humiliation, n'étant jamais "contre" les personnages mais faisant plutôt partie d'eux, tel une stratégie adaptative qu'ils conservent coûte que coûte dans une société perdant de plus en plus ses repères.

C'est également un beau film sur les deuils impossibles - probablement parce que, tellement importants et tellement précoces, ils ont valeur en eux-mêmes de processus de développement, qui ne consistent ni en la fameuse résilience qui nous est survendue ni en un autosabotage. Apatow voit plutôt l'évolution de Scott comme un chemin vicinal parallèle à une route spacieuse et très empruntée. A l'image de ce film qui semble volontairement s'étirer en longueur, prendre son temps, sans jamais nous lasser pourtant. Comme une invitation à côtoyer de plus près les farfelus de notre société, ceux que l'on serait tentés de réduire à des diagnostics DSM - Scott a ainsi été étiqueté ADD, attention deficit disorder, tandis que Pete Davidson ne fait pas mystère du trouble de l'humeur dont il est atteint. En nous suggérant d'apprendre d'eux, en faisant d'eux une source inspirante, Apatow et Davidson font beaucoup plus pour la déstigmatisation que ceux qui instrumentalisent la bipolarité d'un Kanye West se rêvant président.

Au final, si ce film sur un roi n'est pas révolutionnaire, il n'en demeure pas moins un cocktail réussi de gravité et de légèreté, constituant un cluster rafraîchissant au sein d'une actualité étouffante. 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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