Parole de pharmacien : Non ! On ne fabriquera pas nous-mêmes les médicaments en tension. C'est une fausse bonne idée.

Le Haut Commissariat au Plan (HCP) propose de définir une nouvelle stratégie pour lutter contre la pénurie de certains médicaments. Dans un rapport publié le 9 février dernier, l’instance souhaite une approche basée, entre autre, sur la vulnérabilité des molécules. 

C’était en juin 2020. Rappelez-vous, en pleine crise de la COVID, le président de la République annonçait des mesures pour relocaliser la production de certains médicaments (dont le paracétamol) en France. 

Plus récemment, le HCP publiait ses recommandations pour lutter contre cette pénurie de molécules sensibles car le quotidien reste inchangé pour certains patients et professionnels : des médicaments essentiels restent toujours en tension.

Ces difficultés d'approvisionnement en substance active ne datent pas de la crise épidémique récente. Bien avant déjà, les ruptures et autres problèmes de production étaient déjà le quotidien des acteurs de santé. 

Principalement pour des raisons économiques, les industriels pharmaceutiques ont pris l'option de délocaliser les productions de médicaments à l’autre bout de la planète afin de maintenir la rentabilité des produits concernés. Sur le papier, cette stratégie permet de répondre aux impératifs économiques. Depuis plusieurs décennies, les contraintes budgétaires des états ont conduit à une réduction des dépenses, notamment en Santé. Et pour contrer ces baisses des prix d’achat, la fabrication à moindre coût a été l’option choisie par le secteur.

Dans les faits, ces productions externalisées du continent européen exposent à des répercussions terrain en cas de dysfonctionnement. C’est un peu l'effet papillon où un mauvais battement d’ailes en Asie provoque des conséquences en Europe. 

Pour lutter contre ces tensions, le rapatriement des chaînes industrielles apparaît donc comme la bonne idée afin de diminuer la dépendance aux pays producteurs. Mais, confier cette activité de fabrication directement (ou indirectement) aux établissements de santé, comme le préconise le HCP, est beaucoup moins évident.

En pratique, certains CHU dont Paris ou Marseille fabriquent déjà à petite échelle des médicaments qui sont ensuite injectés dans le circuit. Bien évidemment, les médicaments concernés sont des molécules spécifiques, mais essentielles dans des indications précises. Ces quelques lignes ne sont plus produites par l’industrie classique faute de rentabilité.

Le HCP souhaite donc définir des critères de vulnérabilité des médicaments afin de maintenir une production locale coordonnée par des établissements de santé. 

Pour moi, les structures de soins comme les CHU n’ont pas la capacité de prendre en charge cette production de médicaments à grande échelle. 

Pendant la crise COVID, les établissements ont effectivement été capables de produire sur un coin de paillasse par exemple de la solution hydroalcoolique en grande quantité pour répondre à la demande. Mais, la fabrication d’un médicament est un processus un peu plus complexe qui nécessite des moyens de production importants pour valider la qualité du produit. D’autre part, la fabrication de certaines formulations, comme par exemple les vaccins, suppose des équipements et une maîtrise poussée du processus.

Un autre aspect du problème doit également être pris en compte. Il s’agit de la disponibilité des matières premières. Car avoir l’outil de production, c’est bien. Avoir les composants entrant dans la formule du médicament c’est mieux ! Dans les faits, le principe actif et les excipients sont aussi le cœur du problème bien souvent à l’origine des dysfonctionnements de production mondiale. Cela s’est vu notamment lors de la première vague COVID où le paracétamol principe actif manquait faute de production suffisante.

Bien évidemment, toutes les actions entreprises pour limiter la dépendance aux pays producteurs constituent des pistes à explorer. La relocalisation des outils de production constitue l’action prioritaire pour solutionner cette équation complexe. 

Les pouvoirs publics pourraient également agir à un autre niveau bien en amont. Pour pouvoir être commercialisé, un médicament doit en effet obtenir une autorisation de mise sur le marché délivrée soit au niveau national soit à l’échelon européen. Pourquoi alors ne pas inclure dans le long cahier des charges imposé aux industriels la notion de production locale. 

Personnellement, je verrai bien à côté des études cliniques réalisées pour prouver l’efficacité du médicament un label « produit en France » !

 

Le problème de la pénurie des médicaments est tellement majeur que toutes les actions en amont et en aval de la production doivent être menées.

 

Portrait de Romain Lecointre

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