Du paracétamol made in France en 2023

[Chronique du pharmacien] En pleine crise sanitaire et devant le risque de pénurie de certains médicaments essentiels, le gouvernement annonçait une relocalisation de la production en France. Promesse tenue, mais il faudra attendre 2023 pour enfin avoir du paracétamol produit sur notre territoire.

C’était il y a déjà quelques années en 2008. À cette époque, le dernier site de production française de principe actif fermait ses lignes de production en France. La sous-traitante à l’étranger devenait alors la solution économique choisie par l’industrie pharmaceutique pour produire, à moindre coût, les substances actives de nos médicaments. Car devant l’effritement de la rentabilité de leurs produits, les industriels ont pris la décision de fabriquer moins chers. Les matières premières étaient donc produites, et pour certaines même conditionnées, à des milliers de kilomètres de la France.  

Cette situation aurait pu continuer encore plusieurs années sans problème. Mais, la crise sanitaire est venue perturber l’équilibre mis en place. Car les pays producteurs de principes actifs sont principalement Asiatiques et Indiens. Or ces deux zones du globe ont elles aussi subi les conséquences du coronavirus. Résultat, des usines de production à l’arrêt et une demande mondiale en croissance notamment sur les médicaments essentiels. 

Face à ce constat, nos politiques français ont dû réagir en urgence en annonçant, un peu sous la pression de l’opinion publique, la relocalisation rapide de nos chaînes de production en France. Souvenez-vous, en pleine crise sanitaire du premier confinement, les autorités de santé avaient même envisagé de rationner les médicaments à base de paracétamol. La situation était devenue excessivement tendue dans les pharmacies. 

Cette prise de conscience de nos dirigeants ne doit pas, pour moi, nous éloigner des causes profondes de cette délocalisation.  

La stratégie de produire à bas coût repose avant tout sur une réflexion purement financière. 

Lorsqu’un laboratoire pharmaceutique décide de sous-traiter, c’est pour rester rentable dans un contexte de plus en plus compétitif. Produire en France provoque des coûts de production plus élevés. On le sait tous et tous les secteurs industriels sont dans la même situation.

Et paradoxe de la situation, notre système de santé cherche par tous les moyens à réduire la dette de l’assurance maladie. Le même constat est vrai également dans les établissements de santé. Les appels d’offres pour les médicaments choisissent quasiment toujours le laboratoire le moins disant. Dans cette course irrationnelle à l’économie, la solution passe donc forcément par la réduction des coûts de production. 

D’autre part, la promotion des médicaments génériques constitue également pour moi un facteur ayant favorisé cette délocalisation. Ces molécules ont été fortement incitées à être déployées pour des raisons économiques lors de leurs mises sur le marché.

La relocalisation du paracétamol en France ne doit pas masquer un autre problème de fond : les ruptures permanentes sur de nombreux médicaments. 

En tant que pharmacien, je suis confronté très régulièrement à des problématiques de non-livraison de produits parfois essentiels (antibiotiques, curares, anticancéreux…). Certaines de ces ruptures sont gérables, mais la plupart restent problématiques pour les médecins prescripteurs et surtout pour les patients. En ville ou à l’hôpital, il n’est pas rare de devoir modifier des thérapies afin de pallier l’absence d’un ou plusieurs produits. Difficile dans notre pays de comprendre qu’on puisse être en difficulté sur des molécules essentielles.

Le paracétamol est donc la partie visible de l’iceberg qui cache une profonde dépendance vis-à-vis des pays producteurs. L’exemple de cette molécule pourrait très bien se dupliquer à toute une partie de notre pharmacopée.

Enfin, il est pour moi indispensable également de parler de l’innovation thérapeutique dans ce contexte de tension médicamenteuse. 

La quasi-absence de nouvelles molécules depuis de nombreuses années constitue également des symptômes d’un mal profond autour des médicaments. 

Les laboratoires pharmaceutiques, dans cette course folle à la rentabilité, ont pour certains oublié de promouvoir (ou de financer) la recherche fondamentale. Résultat, chaque année, le nombre de nouvelles « vraies » molécules se compte en quelques unités. Prenons l’exemple des antibiotiques. Les résistances augmentent, les principes actifs deviennent de moins en moins performants. Ce constat oblige les praticiens à multiplier les combinaisons. Cette hausse de la consommation met en tension encore plus un marché fragile du fait de l’explosion de la demande au niveau mondial. En face, malheureusement, très peu de nouvelles molécules viennent offrir de nouvelles pistes de lutte contre les infections.

 

En conclusion, la question du médicament n’est pas un sujet à prendre à la légère. On voit bien aujourd’hui au quotidien qu’il y a un problème et que peu de solutions sont proposées. La relocalisation de la production « made in France » est une excellente nouvelle. Elle ne doit malheureusement pas se limiter à une seule molécule. En parallèle, d’autres actions synergiques doivent être mises en œuvre rapidement. 

Sinon, en tant que pharmacien, je vais encore pendant plusieurs années devoir, avec mes collègues médecins, m'arracher les cheveux pour trouver tout simplement des médicaments pour soigner.

 

Portrait de Romain Lecointre

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