La mort est dans le pré

Critique de "Goliath", de Frédéric Tellier (sortie le 9 mars 2022)

Un avocat intègre, un lobbyiste aux dents longues et une militante écolo voient leur vie embarquée dans un scandale sanitaire de grande ampleur, largement inspiré de celui du glyphosate, pesticide échappant continuellement à l'interdiction pure et simple par un "on ne sait quel miracle" que Frédéric Tellier tente ici de démonter. Si la tentative est louable, le résultat est beaucoup trop démonstratif pour être totalement efficace. Trois destins, trois films en un qui se lestent et s'empêchent mutuellement de décoller. 

On aurait aimé aimer Goliath. On n'a pas détesté, d'ailleurs. Ce que l'on peut constater, c'est que depuis L'Affaire SK1, Frédéric Tellier a singulièrement perdu sa capacité narrative. Naguère captivant, il est devenu un conteur ennuyeux, incapable de réellement "choisir" une histoire et nous y engouffrer pleinement, préférant survoler à partir de multiples points de vue le vaste scandale sanitaire de la tétrazine, agent agrochimique derrière lequel on devine sans peine le funeste glyphosate, qui fait couler tant de jours heureux au sein des instances européennes. 

Il ne suffit pas de dénoncer un scandale. Encore faut-il le raconter, et sous quel angle. Frédéric Tellier opte pour trois pistes bien distinctes, qu'il peine constamment à faire se rejoindre. Par à-coups maladroits, il zigzague entre la paranoïa judiciaire - que l'on retrouvait dans l'excellent Dark Waters, auquel le film est déjà largement comparé, forcément à son désavantage -, le film social lacrymal - auquel est ôtée constamment sa composante la plus importante, le réalisme - et l'incursion politique - tendance bien à charge tout de même. Autant on aurait adoré suivre plus avant, et plus vertigineusement, la quête de l'avocat incarné par un sympathique Gilles Lellouche, autant le passage d'une histoire à l'autre empêche la trame de s'abîmer en eaux trop profondes. La composante pédagogique est tellement survolée qu'elle réussit à être tout à la fois light et indigeste. Le héros balzacien, rendu joliment haïssable par un Pierre Niney qui commence à (s')épuiser dans sa volonté d'être le performer à la mode, n'évolue jamais réellement. Son unique fonction, celle d'être le révélateur d'un fonctionnement pervers qui n'avait pas besoin de tant de couverture pour rendre l'oeuvre plus à charge que son seul propos y suffisait, alourdit péniblement le film plus qu'il ne le complexifie. 

A partir de tant de matériau, Tellier ne compose presque rien. D'intrigues avortées - parfois au profit exclusif de séquences choc - en superpositions hasardeuses et outrancièrement dénonciatrices, telle cette comparaison entre l'anniversaire d'une gamine de néo-ruraux et celui d'une ado pleine aux as, Tellier en oublie que quand le cinéma réussit à dénoncer, ce n'est jamais en dénonçant. Le réel nous est asséné au cours d’une enquête sans rouages, sans que soit prise la peine de nous l’expliquer, et par dessus tout jamais sous sa forme brute, Tellier n'oubliant pas qu'il "fait" du cinéma : entre caméra moche et plans instagrammables, la réalisation ne prend même pas la peine de susciter l'envie. C'est pourtant, et paradoxalement, l'ingrédient indispensable pour que soit traduit cinématographiquement le dégoût - celui que devrait nous inspirer ce type de scandales écologiques.

 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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