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Cillian Murphy trace sa route post-Oscars dans un rôle tout en intériorité. Si le film aurait gagné à moins jouer l'épure jusqu'à la corde, le travail de l'acteur n'en reste pas moins fascinant, et le tout très émouvant.
Le réalisateur de Tu ne mentiras point - auquel on préfèrera le titre original, signifiant à peu près Ces petits riens, au diapason de l'humilité fortement affichée du projet - a la bonne idée d'indiquer d'emblée que son film se situe en 1985. Tant ce qui va nous être raconté pourrait se passer n'importe quand, des décennies en arrière. Tant cette petite ville dans les entrailles desquelles l'on pénètre, sombres de charbon, de tourbe, de grisaille et d'austérité, semble hors du temps. Régie par un ordre séculaire, sous l'emprise d'un couvent dont on découvrira peu à peu l'étendue. Un ordre qui ne laisse rien exsuder, pas même la solidarité chaleureuse typiquement irlandaise dont le cinéma se fait le régulier vecteur, et dont l'invisibilisation semble ici volontairement choisie, comme pour mieux souligner à quel point ce quarteron de nonnes veille sur tous et surveille tout.
« Cette intention d'honorer les victimes du terrible système mis en place par la congrégation de la Madeleine, dont la survivance répond à la litanie de noms - Bétharram, Riaumont... - qui égrènent notre actualité, est ainsi louable et intéressante »
Dès lors, l'expérience émotionnelle ne peut être qu'intérieure, son expression s'arrêtant au seuil des foyers obéissants voire de l'esprit, dès lors nécessairement encombré, des individus. Tim Mielants choisit de se centrer sur celui de Bill, charbonnier intègre, nous faisant accéder à ses tourments progressifs, jusqu'à la prise de décision finale, par deux procédés relativement inégaux. Le premier est basé sur des flash-backs souvent brefs dont l'allusivité et la fragilité illustrative desservent la narration plus qu'ils ne l'éclairent.
C'est par contre grâce à la focalisation sur la sobriété de jeu impressionnante de Cillian Murphy, en particulier sur ses gestes ritualisés et la clarté son regard, agent translucide à la fois dirigé vers une violence extérieure - et hors champ - et ouvert sur l’abysse d'un tourment par ailleurs contenu, que le film emporte un peu plus la partie. Et si la tendance à ne jamais totalement se laisser embarquer sur les trajectoires auxquelles l'on pourrait s'attendre - les confrontations n'en sont jamais réellement, les dénouements souvent laissés en suspens - protège cette oeuvre dénonciatrice de tout sensationnalisme, cela s'effectue au détriment d'une certaine puissance. Cette intention d'honorer les victimes du terrible système mis en place par la congrégation de la Madeleine, dont la survivance répond à la litanie de noms - Bétharram, Riaumont... - qui égrènent notre actualité, est ainsi louable et intéressante - la violence est constamment entr'aperçue, dépendante du seul regard de Bill, le basculement de sa passivité apparente vers une forme de pureté constituant peu à peu l'enjeu narratif principal -, mais pas totalement aboutie.