Effets non prescrits

Critique de "Grâce à Dieu", de François Ozon (sortie le 20 février 2018).

Alexandre, père de famille de la bourgeoisie catholique lyonnaise, apprend que le prêtre dont il avait subi les agressions sexuelles quand il était chez les scouts est toujours au contact d'enfants. Il tente d'alerter l'archevêché, en vain. Il décide alors de porter plainte. L'enquête met en évidence l'existence de nombreuses autres victimes et va provoquer un séisme judiciaire et médiatique. François Ozon, lui, choisit de décrire le séisme intérieur des victimes, et apporte ainsi un éclairage nouveau et une contribution essentielle au combat de La Parole Libérée, association dont le film décrit la création. Un film fort et important qui fera date dans le cinéma français.

Le dernier Ozon était précédé d'une aura sulfureuse et d'un emballement médiatique puis critique peu communs suite à sa présentation et à sa consécration au festival de Berlin. Pressenti comme un brûlot anticlérical pour certains, comme un docu-fiction superfétatoire pour d'autres, il n'est définitivement ni l'un ni l'autre. Certains critiques lui reprochent une réalisation digne d'un téléfilm de France 3, ce qui est totalement injuste, tant la mise en scène est au service de l'histoire, d'une précision d'horloger et d'orfèvre: d'horloger car elle est le vecteur d'une retranscription fidèle, qui se veut exacte, des événements extérieurs et intérieurs qu'elle décrit ; d'orfèvre car elle ne s'interdit pas le recours à la beauté ni à la multitude de procédés visant à faire ressentir l'émotion de ses héros, et à susciter celle des spectateurs. Nous sommes donc, il faut le répéter, devant le grand œuvre d'un grand cinéaste.

Qu'apporte de supplémentaire "Grâce à Dieu" par rapport à un film comme "Spotlight"  ou au remarquable livre de la journaliste Isabelle de Gaulmyn "Histoire d'un silence", qui relatait déjà avec méticulosité et recul cette même affaire ? Quelque chose d'essentiel : le vécu des victimes. Alors que "Spotlight" nous plongeait aux côtés de journalistes dont l'enquête aboutira à un scandale d'ampleur, le regard de la victime était clairement au second plan, comme si la mettre trop en avant risquait déjà d'envahir l'espace de description et de réflexion que se voulait être le film. Ozon, lui, prend clairement le contrepied de cette posture - alors que son film repose également sur une narration au plus près de l'enquête. Ce qui l'intéresse, ce sont ces hommes qui ont vécu dans leur chair la violence de ces crimes qualifiés de sexuels, il se confronte à leurs failles et à leur force, et c'est à travers eux qu'il relate ce combat. Si La Parole Libérée était une histoire de journalistes ou d'enquêteurs, si cela avait été un "Spotlight" français, probablement ne s'y serait-il pas intéressé. 

Éloignement du documentaire

Le dispositif scénaristique, très intelligent, éloigne définitivement le film d'une conception documentaire, même s'il lui confère un aspect pédagogique sur les conséquences multiples, individuelles et groupales, de la pédocriminalité. Il aborde successivement trois histoires de victimes, ou plutôt trois façons complémentaires de mener le combat, trois vécus intimes. Ces destins se chevauchent, s’entrechoquent parfois, se succèdent, et la merveilleuse idée d'Ozon est de montrer que chaque évolution de l'affaire est rendue possible grâce à la précédente, de les filmer telles un passage de relais dans cette course incessante contre l'injustice, le déni et l'oubli. Sans doute fallait-il la volonté d'un Alexandre, l'un des protagonistes du film, de protéger ses enfants et de réveiller l'Église - à laquelle il appartient - pour réveiller la soif de justice et le militantisme d'un François. Mais il fallait également la sagesse de l'un et la fougue de l'autre réunies pour que d'autres, peut-être plus désarmés psychologiquement, puissent eux aussi oser raconter. Et commencer un processus de libération. 

Alexandre, François et Emmanuel ont chacun vécu ce traumatisme de façon différente. Alexandre paraît le moins impacté psychiquement. Pourtant c'est au sein de sa famille que le déni est le plus important. François a gardé de ses souvenirs une colère qui ne demandait qu'à trouver une direction. Quant à Emmanuel, le plus jeune, mais aussi celui dont la souffrance est la plus bruyante et la plus destructrice, son investissement au sein de La Parole Libérée va faire office de thérapie. Chacun est filmé avec le même intérêt, le même respect. Leurs cicatrices invisibles et leur souffrance toujours à l'oeuvre, qui ne seront, elles, jamais prescrites, sont dévoilées avec une pudeur constante. Et, surtout, chaque histoire est contée sur un registre narratif entrant en écho avec la sensibilité du personnage : précision méthodique et cordialité à fleurets mouchetés sous forme d’échanges de mails concernant l’histoire d’Alexandre et ses rapports avec les autorités ecclésiastiques, investigation policière et dimension militante quand François entre en scène, enfin dimension mélodramatique quand il s’agit d’aborder le PTSD (Post-traumatic stress disorder) d'Émmanuel. Une dernière partie, qui eût été beaucoup plus sombre, manque, et pour cause : il s’agit du vécu de tous ceux qui ne sont plus là, ne peuvent parler ou, pour les plus chanceux, confient aux thérapeutes des souffrances encore plus inimaginables.

Le père Preynat - celui qu'il fallait oser nommer par son réel patronyme, comme pour conjurer définitivement le déni - est croqué en quelques scènes saisissantes qui ne laissent guère de doute quant à sa perversité, que ce soit sa façon de saisir la main d'un adulte resté à ses yeux le jeune enfant sur lequel il exerçait son emprise, ou encore le tutoiement bienveillant qu'il adresse à une autre de ses victimes en plein interrogatoire policier, où il avouera pourtant sans peine avoir abusé d'elle. Certains auraient voulu qu'il soit montré, lors des scènes de flash-backs, comme le leader charismatique qu'il était, afin peut-être que soit mieux compris l'égarement généralisé à l'œuvre dans cette tragique affaire. C'eût été probablement un moyen, à peu de frais, d'apaiser leur sentiment de culpabilité. Mais Ozon ne cherche ni à apaiser ni à attiser. En filmant un Preynat silencieux, caché derrière ses lunettes teintées, il ne le montre finalement que semblable à ce qu'ont dû voir en lui toutes ses victimes : un ogre angoissant. C'est bien à la hauteur, plus que dans le camp, de ces enfants devenus grands qu'il a réalisé "Grâce à Dieu" !

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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