The woke of Wayne

Critique de "The Batman", de Matt Reeves (sortie le 2 mars 2022)

Relecture post-moderne du mythe de l'homme chauve-souris, ce dernier opus pose avec efficacité et méthode mais dans un train d'enfer les bases d'une société miroir de la nôtre. Robert Pattinson se glisse dans le costume du super-héros rajeuni mais abîmé avec une évidence déconcertante. On a déjà hâte de connaître la suite...

Les héros sont fatigués. Les psys sont presque plus à la mode qu'eux, c'est dire. On aurait pu craindre, au vu du virage encore plus dark qu'à l'accoutumée, ambiance pré-apocalyptique oblige, que Matt Reeves s'empare de la franchise avec le désir d'introspecter encore plus que ses prédécesseurs la part sombre de Bruce Wayne, éternel enfant blessé tentant de surmonter ses traumatismes en clivant sa personnalité par le truchement d'une bonne dose de latex. C'est en partie vrai, mais son originalité est de prendre le contrepied absolu des digressions à la Joker pour enfermer son personnage dans un mouvement incessant, une succession d'actions le confrontant immanquablement à l'empêchement ou l'impuissance. C'est probablement la première fois qu'un Batman est à ce point resserré sur la personne même du super héros, qu'on ne lâche pas d'une semelle dans sa course effrénée pour empêcher le pire promis par le Sphinx, un bad guy bien décidé à exposer la société de Gotham aux mensonges sur lesquels elle s'est construite. C'est ainsi qu'il ôte très rarement le masque, réduisant Bruce Wayne à une figure quasi-fantômatique. 

Le choix de Robert Pattinson peut d'ailleurs se voir comme celui d'imposer une figure archétypale charriant déjà sa propre légende et incarnant à ce point l'époque que cela exonère le spectateur de toute contextualisation inutile. C'est par l'action que l'histoire se construit, que les personnages se définissent et se découvrent, le décor est déjà suffisamment connu pour que nous soit évitée l'exposition du énième univers visuel et mental d'un réalisateur mégalo. En humble tâcheron, Reeves fait le job, privilégiant l'action - qu'il maîtrise superbement - au point qu'il enserre les trois heures du film dans une obscurité poissarde noyant tout référentiel passé. Cette construction elliptique exclut dès lors la réflexion au profit du passage à l'acte, reflétant parfaitement les enjeux de notre époque. Le personnage du Sphinx, qui veut imposer au monde sa dialectique wokiste, est lui-même enfermé dans son propre discours, une pensée en boucle qui s'éloigne radicalement de la réflexion en tant que mise en commun et co-élaboration. 

Le paradoxe est que, malgré cette prééminence de l'action sur la pensée, jamais les personnages n'ont semblé si humains. Même si le Pingouin est incarné par un Colin Farrell totalement enfoui sous les effets spéciaux, il est un simple malfrat, à mille lieues de la mythologie burtonienne. Zoë Kravitz incarne une Catwoman aux antipodes de l'histrionisme coutumier, qui n'a presque pas besoin de se cacher derrière un costume et un personnage. Tout comme le corps meurtri d'un Pattinson se gamellant régulièrement, elle symbolise la disparition du clivage en tant que génèse fondatrice du super-héros de comics. Savoir qui se cache sous le costume de Batman n'est ainsi pratiquement plus un enjeu narratif dans une société de la transparence où les masques n'ont même plus besoin de tomber pour que l'on expose les pseudo-justiciers à leurs propres turpitudes. Ce renversement de paradigme, qui se confond avec celui de toute une époque, rend le film, malgré quelques longueurs finales, diablement intéressant.

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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