T’as l’au revoir d’Albert

Ciné week-end : Au revoir là-haut, de A. Dupontel (sortie le 25 octobre 2017)

Quelques heures avant l'Armistice, deux soldats manquent de perdre la vie lors d'un ultime assaut décidé par un lieutenant sans scrupule. A l'aube des Années folles, les destins d'Edouard, gueule cassée accro à la morphine et artiste visionnaire, Albert, modeste comptable, et Pradelle, impitoyable militaire devenu affairiste, vont de nouveau se croiser... Un grand film populaire dans lequel Dupontel réussit à rester lui-même. Hautement recommandable !

Il faut rendre à Dupontel ce qui est à Dupontel : porter à l'écran cette mine d'or romanesque que constitue le roman de Pierre Lemaître, ahurissante épopée, aux accents à la fois tragiques et picaresques, d'une gueule cassée... était franchement casse-gueule, justement ! Faire tenir en deux heures un tel foisonnement de péripéties et de thématiques relevait de la gageure. Le travail d'adaptation impliquait de nécessaires élagages, au risque d'une simplification à outrance. Le fait que le film garde un rythme ininterrompu et conserve la beauté complexe de l'oeuvre originale constitue une excellente nouvelle.

Pourtant, dans cette histoire de deux escroqueries d'après-guerre, l'une franchement immonde - celle que Dupontel a choisi de reléguer au second plan - et l'autre, magnifiquement ingénieuse et revancharde, le réalisateur, qui a sacrément pris du galon comme en témoigne un alliage parfait entre méticulosité et folie créative, garde son originalité. Le film porte indéniablement la patte de Dupontel, son côté anar', sa profonde humanité. On comprend aisément ce qui l'a fait vibrer dans cette histoire d'injustice autant historique que sociale, et derrière son humour si particulier lui permettant de moquer les puissants avance une rage à peine masquée, peut-être légèrement apaisée - effet secondaire de se frotter à la grande Histoire et à la littérature ?

Comment se fait-il que le film, malgré son côté binaire, se démarque à ce point d'une oeuvre classique ? Probablement parce qu'en choisissant de se centrer sur le personnage d'Edouard et surtout sur l'imaginaire qui le hante, Dupontel lui fait atteindre une dimension poétique et artistique aussi stupéfiante que la morphine qu'il s'injecte de façon forcenée. Par son travail sur les masques, par la retranscription de la démesure qui annonce sa perdition, il fait du personnage incarné par un Nahuel Perez-Biscayart aussi fragile et puissant que dans 120 BPM un précurseur des surréalistes, une créature qui annonce Cocteau et Topor, qui pressent artistiquement et incarne tragiquement l'absurde folie destructrice de son siècle.

Intelligent, sensible, authentique et bien ficelé, cet opéra historique jouira, on l'espère, d'une belle unanimité.

Source: 

Guillaume de la Chapelle

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