Santé mentale, un secteur qui nécessite un chantier

Le système psychiatrique en l’état ne sera pas en mesure d’encaisser l’afflux des pathologies psychiatriques qui se profile au sortir de la crise sanitaire. Une conviction portée par Angèle Malâtre-Lansac, déléguée à la santé de l’Institut Montaigne et auteure d’une étude sur le sujet, qui égrène plusieurs recommandations.
 

Troisième vague psychiatrique en approche ? Sept mois après le début de la crise sanitaire en France, c’est la crainte nourrie par de nombreux experts. En cause : l’augmentation manifeste, entre fin septembre et début novembre 2020, de la prévalence des troubles dépressifs chez les Français. « La santé mentale des personnes interrogées s’est significativement dégradée depuis fin septembre, avec une augmentation importante des états dépressifs pour l’ensemble de la population (+12 points) », soulignait Santé Publique France dans son dernier bulletin épidémiologique datant du 3 décembre. Selon Angèle Malâtre-Lansac, directrice déléguée à la santé de l’Institut Montaigne et auteure d’une étude baptisée « Santé mentale : faire face à la crise », le système psychiatrique français ne serait pourtant pas armé pour y faire face.

Des failles structurelles

« Aujourd’hui, environ 20 % de la population est touchée par ces troubles », indique-t-elle. Et même si la psychiatrie représente en France le premier poste de dépenses de l’Assurance maladie – « étonnamment devant les maladies cardiovasculaires et le cancer », seules 40 à 60 % des personnes souffrant de troubles psychiatriques seraient actuellement pris en charge. Une situation qui se traduit par un retard diagnostic conséquent, notamment pour les troubles schizophréniques ou bipolaires, mais également par une surmortalité des personnes touchées.  « Les femmes ont 13 ans et les hommes,16 ans, de différence d’espérance de vie avec le reste de la population », indique la déléguée de l’Institut Montaigne. Dans son étude diffusée ce mardi 8 décembre, Angèle Malâtre-Lansac avance plusieurs raisons pour l'expliquer. « Il s’agit de maladies stigmatisées, dont on ne parle pas. Les délais d’attente peuvent être extrêmement longs pour avoir accès à des soins spécialisés [en raison de l'engeorgement des services psychiatriques, Ndlr.] et les psychologues en ville ne sont pas remboursés », écrit-elle. Un ensemble de facteurs auquel il faut ajouter un « cloisonnement » entre la médecine du corps et la médecine psychiatrique. « Étant donné que les patients psychiatriques ont souvent des maladies somatiques chroniques, ils ont pourtant besoin des deux », indique Angèle Malâtre-Lansac.

Des recommandations pour "faire face" 

Un ensemble de constats, basé sur des observations de sept ans sur la psychiatrie française et des recherches menées sur les systèmes étrangers, qui la pousse à formuler des recommandations. Au programme ? La mise en place d'un modèle, tout droit venu des Etats-Unis, baptisé "Collaborative Care". Traduire, les soins collaboratifs. « Dans les soins collaboratifs, les soins s’effectuent au sein même du cabinet de médecine générale grâce à une équipe intégrée et coordonnée. Un care manager (le plus souvent un infirmier) travaille aux côtés du généraliste et un psychiatre à distance fournit son expertise », détaille-t-elle dans son étude. Une organisation qui pourrait permettre aux services psychiatriques de ne prendre en charge que les cas les plus sévères. 

Actuellement, les généralistes sont déjà en première ligne dans la prise en charge des pathologies psychiatriques. « Aujourd’hui, les généralistes traitent 60 % des premières consultations pour trouble psychiatrique », souligne la spécialiste. Avec une moyenne de vingt patients par jour, une formation parfois insuffisante et des "liens quasi-inexistants avec la psychiatrie", ces praticiens se retrouvent pourtant souvent démunis devant ces cas complexes et chronophages qui refusent parfois le soin. « La problématique est : qu’est-ce que je peux proposer à mon patient ? Je peux lui proposer d’aller voir un psychologue de ville, sauf qu’ils ne sont pas remboursés. Et la psychiatrie peut être stigmatisée, détaille Angèle Malâtre-Lansac. Il y a aussi une barrière financière, puisque les psychiatres font beaucoup de dépassements d’honoraires ». Les soins collaboratifs pourraient, selon elle, répondre à ces problématiques en recréant un échange d’expertise entre la psychiatrie et la médecine générale. Un modèle innovant, qui s'appuie sur les outils digitaux de partage d'informations, et qui a fait ses preuves. « Il y a plus de 80 études randomisées avec des résultats intéressants », indique-t-elle.

Un dépistage systématique pour déstigmatiser les troubles psychiatriques

Un nouveau parcours de soin qu’il faut lier à de nouvelles pratiques. En plus de favoriser la transmission d’informations entre praticiens grâce au numérique, Angèle Malâtre-Lansac recommande d’intégrer un « dépistage systématique » des troubles psychiatriques aux consultations de médecine générale. « Vous pouvez poser quelques questions à vos patients pour déceler, par exemple, des troubles anxieux », indique celle qui propose plusieurs questionnaires « d’aide au repérage des troubles fréquents » dans son étude. Une manière, selon elle, de déstigmatiser la question de la santé mentale en la mettant sur le même plan que les maladies somatiques.

Autre levier à actionner pour faire face à la crise qui se profile : mettre en place un remboursement des psychothérapies de ville, « délivrées par des psychologues cliniciens dont les diplômes auront été labellisés », précise-t-elle. Selon l’étude, la formation aux psychothérapies est, en effet, « considérée comme très insatisfaisante par plus de 75 % des internes en psychiatrie ». Un autre enjeu serait donc de développer les formations aux psychothérapies afin que les personnes formées puissent répondre de manière efficace aux besoins croissants des patients.

Un grand chantier qui pourrait permettre à terme une meilleure prise en charge des patients psychiatriques. « C’est toute une organisation qui doit se transformer pour faire face », indique Angèle Malâtre-Lansac, qui souligne tout de même ne pas porter dans son coeur le terme de « troisième vague ».

À lire également : 
2ème vague psychiatrique : plus de moyens pour les professionnels !
 

Source: 

https://www.institutmontaigne.org/ressources/pdfs/publications/sante-mentale-faire-face-la-crise-etude.pdf

Portrait de Julia Neuville

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