Rétrospective, épisode 2

Poursuite de notre rétrospective consacrée au Génie – tendance méticulosité obsessionnelle – du cinéma francais, avec ce second volet consacré à la passion. Là encore, Henri-Georges a des choses à nous dire…

C’est sous l’angle de son genre de prédilection, le polar, que Clouzot aborde pour la première fois le thème de l’amour et de ses dérives, avec l’efficace et classique Quai des Orfèvres (1947). En narrant les mésaventures d’un couple engendrées par la jalousie dévorante du mari, le réalisateur et éternel moraliste pointe déjà les méfaits de l’excès de passion, mais tout en baignant son film d’une atmosphère de tendresse et de douceur. Se permettant même un authentique et pas si fréquent happy end !
Quel fossé entre la gaieté de ce Paris d’opérette – ou plutôt de music-hall – et la noirceur de son œuvre inachevée, qui traite sensiblement du même sujet, L’Enfer

Il faut dire que Quai des Orfèvres signe le retour au cinéma d’un homme qui a failli être interdit à vie d’exercer son métier, à la suite d'une campagne calomnieuse dénonçant son prétendu rôle pendant l’Occupation. Après avoir fouillé les tréfonds peu glorieux de l’âme humaine, et en avoir payé le prix, probablement se sent-il dans une phase optimiste.

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Car, même s’il échappe de peu au pire, le couple formé entre la chanteuse de cabaret Suzy Delair et son pianiste de mari – le débutant Bernard Blier – est magnifié, symbole d’une passion finalement plus protectrice que dévorante. Quinze ans plus tard, Clouzot filme à nouveau un couple, version déchéance finale, avec une Romy Schneider attachée au lit conjugal et torturée par un Serge Reggiani plongé dans un authentique délire…

Cette fois-ci, ce n’est plus la vindicte populaire qui l’empêche de tourner, mais le burn-out et l’infarctus. Le film ne verra jamais le jour mais la plupart des scènes tournées sont visibles dans le captivant documentaire L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot, sorti en 2009.
Chez Clouzot, la noirceur finit toujours par reprendre le dessus. Et la passion conduit au crime. Blier veut dézinguer le vieux libidineux qui en a après son épouse, alors que dans Les Diaboliques (1954) Meurisse cherche à se débarrasser d’une femme trop encombrante pour les beaux yeux d’une Simone Signoret vénéneuse à souhait. Et Bardot, dans La Vérité (1960), tue son ex-amant parce qu’elle ne supporte pas qu’il lui ait préféré sa sœur…

Un reflet de la médiocrité humaine

La Vérité est « le » film de procès de Clouzot. Tout comme Hitchcock dans Témoin à charge, il voit dans l’atmosphère des tribunaux le reflet de la médiocrité humaine, tenant en joue au moyen de sa caméra une foule avide de sensationnel, de sang et de larmes. Peut-être son œuvre la plus classique dans sa forme, le film raconte néanmoins le destin d’une jeune femme victime de son avant-gardisme, rejetée par le machisme de l’époque.

Clouzot, pionnier à bien des égards – il possède notamment une collection d’art moderne impressionnante – semble prendre la défense du personnage joué par Bardot, ce qui ne l’empêchera pas, obsessionnalité oblige, de la tyranniser sur le tournage – elle aura toutefois été l’une des seules à lui résister –. Mais si le film semble parler de Bardot, c’est sur un fait divers qu'il a été construit, l'histoire d'une autre jeune femme : Pauline Dubuisson, qui tue accidentellement l’homme qu’elle avait éconduit mais fini par aimer, en voulant se suicider devant lui. Condamnée tout autant, si ce n’est plus, pour ce qu’elle représente que pour son geste dont l’intentionnalité reste discutée, elle a en effet le tort d’avoir couché avec l’occupant dès sa puberté et d’avoir voulu s’affranchir d’une soumission érigée en modèle social.

Clouzot reste cependant un indéfectible moraliste, comme le titre du film le souligne un peu trop pompeusement, et il semblera accréditer l’idée du crime passionnel et non accidentel, ce que suggère par ailleurs Philippe Jaenada dans son excellent livre consacré à Pauline, La Petite Femelle. Probablement parce que l’affaire Dubuisson synthétise l’ensemble de ses préoccupations, notamment amoureuses…

Photo : capture d'écran Quai des Orfèvres (Ciné-France)

Portrait de Guillaume de la Chapelle
article du WUD 36

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