Rendons aux Césars ...

L’Académie des César a consacré pour l’année 2018 le cinéma s’attaquant aux grands sujets de société, d’une brûlante actualité. Avec en commun l’envie de dénoncer les injustices et l’audace de se confronter d’emblée à la puissance de leur art, tout en dressant une description ultra convaincante des violences domestiques, ces deux « premiers films » avaient tapé dans l’œil de la Rédac’.
À (re)découvrir d’urgence ! 

Jusqu'à la Garde

(CÉSAR 2019 DU MEILLEUR FILM & DE LA MEILLEURE ACTRICE POUR LÉA DRUCKER) – XAVIER LEGRAND 

Le couple Besson divorce. La mère veut protéger son fils de l'homme qu'elle a quitté du jour au lendemain et qu'elle estime encore dangereux, tandis que le père voudrait reconquérir l'affection de son fils. Prise dans cette affaire d'adultes, la juge va sans le vouloir permettre au père d'utiliser le fils comme ultime moyen de régler ses comptes... 

Après une introduction particulièrement saisissante, où l'audition des parents par la juge apparaît comme le premier engrenage d'une mécanique redoutable, le réalisateur décide de placer au cœur de son film le jeune Julien, logiquement – ? – absent de cette première scène. Il a choisi pour cela Thomas Gioria, un jeune acteur au jeu particulièrement intense, permettant ainsi d'habiter son personnage d'une force peu commune. Dès qu'il se retrouve face à son père, on comprend qu'il s'investit d'une unique mission : protéger sa mère de la prédation de cet homme, d'autant plus effrayante qu'elle apparaît rapidement comme inopposable. Cet homme, Denis Ménochet lui prête par moments une rudesse quasiment attachante. Pourtant, sa dangerosité est tapie dans le regard de son enfant que la peur et la souffrance ont rendu précoce, telle une menace intime dont lui seul connaîtrait l'étendue. Ce qui ne la rend que plus inquiétante ! 

Les trois premiers quarts de ce film sont volontairement exempts de tout sensationnalisme, pour rendre l'épilogue, pourtant attendu, encore plus saisissant. On pourrait y voir un stratagème, et pourtant Xavier Legrand montre son jeu d'emblée, ne bluffe pas : dès que la juge décide, par le droit de garde qu'elle accorde au père, de sceller à nouveau le lien toxique dont la mère a tenté par tous les moyens de se délivrer, les dés semblent jetés. Le jeune Julien devient le sujet d'une tragédie des temps modernes et l'objet d'un règlement de comptes familial. 

En ces temps où le législateur semble tenté de substituer à une jurisprudence de plus en plus contestée un nouveau dogme, celui de la garde alternée, Xavier Legrand nous rappelle des évidences : protéger d'abord, comprendre ensuite. Le cabinet d'un juge n'est pas celui d'un psy. Et c'est bien à la société d'intervenir dans l'intérêt de l'enfant qui, trop souvent, est tenté de servir ceux de ses parents. 

 

Les Chatouilles

(CÉSAR 2019 DE LA MEILLEURE ADAPTATION & DE LA MEILLEURE ACTRICE DANS UN SECOND RÔLE POUR KARIN VIARD) – ANDRÉA BESCOND ET ÉRIC MÉTAYER 

Odette voudrait devenir une danseuse de contes de fées et fouler la scène des plus grands opéras. C'est pourtant dans sa salle de bain qu'elle va rencontrer l’ogre... Parce qu'il est l'ami de la famille, parce que l'environnement d'Odette est probablement trop vibrionnant pour que ses tentatives de dire l'indicible soient entendues, mais surtout parce que l'âge, la honte, la peur, la soumission et l'emprise font qu'un enfant n'a aucune chance ni aucune arme face à un adulte pervers. Gilbert va pouvoir abuser d'elle en toute liberté pendant des années. Devenue adulte, elle tente de fuir le souvenir traumatique : ne jamais se poser, contrôler sa pensée au détriment de sa vie... Et puis, un jour, elle se décide enfin et confie son lourd secret à une psy. Parce qu'elle est enfin entendue, elle va se mettre à parler. 

La grande réussite des « Chatouilles » est sa façon incroyable de disséquer une logique implacable, celle du crime sexuel, et de nous faire comprendre à quel point il est difficile d'en parler, et de s'en relever. Parce que le crime est invisible, mais aussi parce que la victime est invisibilisée. Parce que, à chaque étape de son parcours, elle doit faire face à l'étonnement, au doute, à la nécessité de prouver, mais aussi à la banalisation, à la mansuétude judiciaire envers l'agresseur quand, trop rarement, le crime a pu être prouvé. Bref à toutes ces attitudes automatiques et ces croyances collectives qui conduisent à cette conclusion dysfonctionnelle et atroce, si difficile à mettre en mots puis à démonter au cours du processus thérapeutique : tout le monde aurait intérêt à ce que l'acte reste tu, la voix de l'enfant étouffée, la mémoire et la logique court-circuitées, parfois même après la révélation. C'est le principe même du fonctionnement post-traumatique. Mais, bien sûr, c'est ce qui détruit si insidieusement et si intensément. 

Ces scènes illustrant la puissance noire du déni sont les plus réussies du film. Il fallait la justesse, la force d'incarnation et l'implication de quelqu'un comme Karin Viard pour en traduire le pouvoir destructeur : sa composition est plus qu'impressionnante, elle est inoubliable. Quant à Andréa Bescond, qui a choisi de raconter pour surmonter, elle est d'une vérité saisissante (ce n'est pas si évident d'être soi, ou de se jouer) et d'une force de vie qui empêchent le film de sombrer dans le désespoir ou la résignation. Si différente de cette enfant dont la profondeur du regard et les silences disent de nous tous des choses si terribles, que l'on comprend pourquoi leur rencontre, leur magnifique « réunification » prendra tant de temps. 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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