Rappel indicible

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Critique de Memory de Michel Franco (sortie le 29 mai 2024)
 Une femme confrontée à un lourd passé traumatique et à ses conséquences psychiques se fait suivre par un homme qu’elle croit reconnaître. Mais celui-ci, atteint d’une forme précoce de maladie neurodégénérative, ne se souvient pas d’elle malgré le fait d’avoir conservé la plupart de sa mémoire antérograde. Séparés par un fossé qui semble infranchissable, ils vont pourtant vivre, envers et contre tout, une histoire d’amour. 

Rappel indicible

Memory de Michel Franco.

© DR

En mettant en sourdine la rouerie que dissimulait jusqu’alors la sobriété de son cinéma, Michel Franco y laisse pénétrer la lumière et accède, osons l’écrire, à une forme de grâce.

Noir comme le souvenir, clair comme l’oubli. Memory est un film qui joue au départ sur les contrastes et se plaît à installer, et laisser planer presque constamment, une étrangeté, une ambiguïté, renforcées par une narration volontairement elliptique, comme un écho à la mémoire trouée et lacunaire de ses deux personnages. À l’effilochement de la mémoire récente de Saul répondent les soupçons de souvenirs reconstruits voire inventés de Sylvia. Persuadée qu’il l’a violée durant sa scolarité, puis confrontée à l’impossibilité que ce soit le cas, elle va sans le vouloir sceller entre eux un lien, une attirance presque magnétique, et d’autant plus surprenante au vu de la sévérité du PTSD dont elle souffre. 

Un film troublant régulièrement bouleversant

Qu’a reconnu, ou trouvé, chacun en l’autre ? Cette interrogation constitue le premier aspect du film, le plus cérébral, un territoire familier chez Franco, à qui rien ne plaît tant que l’énigme et l’incongruité. Il sème son film d’indices et de clés, mais le fait de façon suffisamment subtile pour ne pas l’empeser - une scène notable fait cependant exception, dont la nécessaire frontalité, rompant avec la stratégie du hors-champ privilégiée jusqu’alors, est inutilement renforcée par une brutalité qui rappelle la cruauté coutumière du cinéaste. Le fonctionnement de la famille de chacun, basé sur une protection insincère et étouffante, semble ainsi les avoir confrontés à leur vécu traumatique personnel, mais aussi à une communion d’expériences et de souhait, celui d’une sécurité affective qui ne s’affranchit pas de la liberté. 

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Memory est cependant, et avant tout, un film qui désarme par sa progressive simplicité. Car ce que nous fait peu à peu comprendre Franco, c’est qu’il n’y a justement rien à comprendre dans cet amour naissant, puis qui se renforce progressivement à chaque obstacle. Le sentiment peut ainsi éclore sur le terreau le plus improbable et y imposer sa propre logique. C’est en se focalisant sur les regards et les gestes de ses deux interprètes, Jessica Chastain et Peter Sarsgaard, en état de grâce, que Franco trouve le langage cinématographique le plus limpide qui soit. C’est simple : New-York aidant, il donne parfois l’illusion d’être dans un film de Woody Allen ou de Noah Baumbach, reléguant les drames dans les limbes de notre mnésie de spectateur. Bien plus que les retournements, ce sont la confiance qu’il place en cette histoire, et le magnétisme qu’il érige en fil conducteur, au-delà des complexités narratives, qui rendent ce film troublant régulièrement bouleversant. 

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