Quand les médecins saturent les ondes

La parole des médecins n'a jamais été aussi abondante dans les médias que durant la crise sanitaire. Mais cette parole a-t-elle été véritablement entendue ? Retour d'expérience avec certains des PU les plus télévisés de l'épidémie. 

On ne peut pas dire que le Pr Gilles Pialoux, chef du service des maladies infectieuses et tropicales à l’hôpital Tenon (AP-HP), vétéran de la lutte contre le Sida et ancien journaliste notamment chez nos confrères de Libération, soit un perdreau de l’année. Surtout quand il s’agit des rapports entre la médecine et la presse. Et pourtant, le coronavirus a dépassé en intensité tout ce qu’il avait pu connaître auparavant dans son existence médiatique. « J’ai découvert quelque chose que je ne pouvais pas imaginer, confie-t-il. Nous sommes des PDA : des parts d’audience. » Et l’infectiologue de confier qu’il lui est arrivé, après certaines de ses interventions télévisées durant la crise, d’être rappelé par le journaliste qui l’avait interviewé… et qui voulait le féliciter d’avoir généré davantage d’audimat que la chaîne concurrente.

L’anecdote, en plus d’être savoureuse, a le mérite d’éclairer d’un jour particulièrement cru les règles qui ont gouverné les rapports entre médias et médecins par temps de Covid. Ressources rares, les experts de la santé se sont retrouvés courtisés par les télés et les radios, sans pour autant être toujours capables de dicter les règles du jeu. « Cela vient par avalanches successives, décrit le Pr Philippe Amouyel, chef du service de santé publique au CHU de Lille. Votre téléphone n’arrête pas de sonner, et cela dure… jusqu’à la prochaine avalanche. » Et parfois, ces avalanches entraînent des expériences assez désagréables. « Il y a eu certains débats où, à chaque fois que je disais quelque chose, je me faisais attaquer à la fois par le détracteur qu’on avait mis en face de moi et par le journaliste qui présentait l’émission, cela donne un résultat assez déséquilibré », regrette le Nordiste.

Très vite, les médecins pris dans l’avalanche ont toutefois appris à écrémer les sollicitations journalistiques. « Il y a des gens, je ne dirai pas lesquels, à qui je réponds que je suis occupé à autre chose », glisse Philippe Amouyel. Gilles Pialoux, lui aussi, opère un tri drastique. « Déjà, j’élimine maintenant tout ce qui est plateau à plusieurs, explique-t-il. La confrontation médicale est inaudible à la télévision, nous avons des groupes pour échanger entre nous. »
Le patron de l’infectio à Tenon dit par ailleurs « privilégier les émissions où l’on a le temps de s’exprimer ». Une ligne de conduite assez proche de celle du Pr Renaud Piarroux, chef du service de parasitologie-mycologie de la Pitié-Salpêtrière (AP-HP). « Vous ne m’avez jamais vu sur CNews, signale-t-il. Il y a des gens qui aiment bien être sur des plateaux où l’on s’interrompt tout le temps, mais ce n’est pas mon cas : je ne suis pas une bête de foire. » Ce spécialiste des épidémies, et notamment du choléra, dit donc être extrêmement sélectif dans ses interventions télévisées ; il leur préfère d’ailleurs la presse écrite.

 

Splendeur et misère des réseaux sociaux

Mais les clashes sur les plateaux télévisés ne sont pas les seuls ennuis que récolte un médecin qui choisit de s’exposer médiatiquement. « Il faut voir les messages des trolls qu’on reçoit dès qu’on passe à la télé, s’étonne Renaud Piarroux. On se fait traiter de blaireau par des gens qui ne font pas l’effort de regarder d’où l’on parle, ça n’a rien d’agréable. » Son confrère de Tenon, Gilles Pialoux, dresse le même constat. « La violence que l’on trouve sur les réseaux sociaux m’a beaucoup marqué, avoue-t-il. Quand vous allez sur un média comme Brut, le déchaînement que l’on peut lire dans les commentaires sous les vidéos est tout simplement hallucinant. J’en ai parlé à des médecins journalistes qui ont plus l’habitude que moi, ils m’ont dit qu’il ne fallait pas regarder. »

Autre particularité des réseaux sociaux : ils constituent un vivier inépuisable où les journalistes viennent puiser des intervenants. « Je trouve assez impressionnant de constater que Twitter est à peu près le lieu de pêche unique pour les médias », s’étonne le Pr Yonathan Freund, urgentiste qui exerce, lui aussi, à la Pitié. Il en a d’ailleurs fait l’amère expérience durant l’été 2020. « J’avais alors une audience confidentielle sur Twitter, se souvient-il. Au détour d’une discussion sur le réseau, j’ai fait un fil expliquant pourquoi je pensais qu’il n’y aurait pas de deuxième vague. Je ne sais pas pourquoi, mais ce fil a eu un succès fou. » Les sollicitations médiatiques ont alors déferlé sur ce jeune PU-PH… qui a donc découvert la face (pas si) cachée des médias.

« J’ai vite réalisé qu’ils n’étaient pas dans  la recherche de la vérité, et qu’ils invitaient un peu n’importe qui, ce qui n’était pas vraiment une surprise, explique-t-il. Je n’étais pas invité pour la pertinence de mes analyses, la suite l’a bien prouvé… J’étais invité parce que je disais ce que les gens avaient envie d’entendre. » Pendant plusieurs semaines, l’urgentiste devenu star des réseaux sociaux et des médias a écumé les plateaux, au risque d’être confondu avec la mouvance que l’on commençait alors à appeler « rassuriste ». « Je ne regrette pas ce que j’ai dit, même si j’ai pu être un peu trop virulent, et que j’ai mis trop de temps à revenir en arrière, analyse-t-il aujourd’hui. J’ai fait l’expérience de la manière dont on peut être aveuglé, juste parce qu’une théorie vous plaît. » Mais il y a plus triste : quand, revenu de ses erreurs, Yonathan Freund a voulu faire passer d’autres messages, il a réalisé que son aura médiatique toute neuve ne fonctionnait pas aussi bien.

 

Bien choisir ses combats

« Quand je dis une connerie, tous les micros se tendent, mais quand je dis un truc intelligent, personne n’écoute », soupire-t-il. Il regrette notamment de n’avoir pas reçu autant d’attention pour covaxinfo.fr, un petit site qu’il a monté afin de répondre aux questions des populations anxieuses par rapport à la vaccination, que pour ses discours sur l’absence de deuxième vague. « J’en ai parlé à quelques contacts, et on m’a répondu que c’était intéressant, mais que  la chaîne s’en foutait, regrette-t-il. Il est dommage que les médias ne prennent pas la peine de mettre en lumière un outil pédagogique, qui regroupe les questions les plus fréquemment posées, qui tente de clarifier les interrogations légitimes du public… »

Il ne faut donc pas trop se faire d’illusions sur le pouvoir de la parole médiatique des médecins. Philippe Amouyel peut lui aussi en témoigner : début 2021, quand il essayait d’alerter sur la possibilité d’une troisième vague liée au variant anglais, ses mises en garde pourtant exactes ont été sans effet. « Cela a été repris dans les médias, mais c’était très mal perçu, se souvient-il. Je me suis fait troller comme pas possible, y compris par des membres du Gouvernement. » On a cependant parfois de bonnes surprises, reconnaît le Lillois. « Mi-juillet 2020, avec plusieurs confrères, nous avons signé dans  Le Parisien une tribune demandant le port du masque obligatoire dans les lieux publics clos,  se souvient-il. Et quelques jours plus tard,
le Président annonçait précisément cela. Sur ce coup, j’ai vraiment été scié par la puissance des médias.
» 

Face à l’incertitude du sort réservé à la parole publique des médecins, Renaud Piarroux a adopté une approche très pragmatique. Celui-ci, qui avait modéré ses interventions lors de la première vague, a décidé de s’impliquer médiatiquement davantage « à l’automne, sur des points précis, parce qu’on voyait bien la deuxième vague prendre de l’ampleur alors que le Gouvernement tardait à agir ». Idem en janvier, quand le variant anglais se développait à bas bruit mais que les chiffres de contamination n’augmentaient pas encore. « J’y suis allé plus souvent, c’était une manière de toucher les décideurs, explique le PU-PH. Ça ne fait pas forcément changer les choses, mais quand on passe dans les médias, on peut franchir la porte des politiques. Si on n’y passe pas, ce n’est même pas la peine d’essayer. »

 

Témoigner… et soigner

Reste que pour certains, raconter leur vécu de la crise est une obligation d’ordre quasi déontologique. « Je pense que vivre une telle expérience sans en témoigner, c’est un peu la trahir, même si je conçois tout à fait que tout le monde n’est pas obligé de passer dans les médias », affirme Gilles Pialoux, assumant de paraphraser Elie Wiesel. Celui-ci reste conscient des biais des médias, et notamment de leur tendance à privilégier des PU parisiens, masculins et pas toujours dans leur prime jeunesse. Mais il préfère continuer à répondre aux sollicitations, même s’il dit en refuser 9 sur 10.

La restriction est de taille : pour un médecin médiatique, comme pour tout le monde, le temps n’est pas extensible. « Il faut arrêter avec ce fantasme très répandu qui veut faire croire  que nous délaissons notre travail pour passer à la télé, s’insurge Gilles Pialoux. Il y en a qu’on voit tous les jours en plateau, mais de mon côté, je privilégie ce qu’on peut faire à distance, les interventions tôt le matin ou tard le soir… » Yonathan Freund ne dit pas autre chose. « En termes de temps passé, ce n’est rien, peut-être dix minutes toutes les semaines », affirme-t-il. Car ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que ces médecins qui, pendant la crise, ont porté la voix de la profession à la télévision, sont avant tout… des médecins.

 

De l’autre côté du micro

Entre rassurisme et promotion de l’hydroxychloroquine, certains médecins ont clairement dérapé pendant la crise sanitaire. Et s’il n’est pas question de les absoudre, il convient aussi de chercher à établir les responsabilités du côté de ceux qui leur ont tendu le micro. C’est ce qu’a tenté de faire l’association Acrimed (pour Action-critique-média), spécialisée dans l’analyse du discours médiatique, dans un article publié en ligne au cœur de l’été1. Celui-ci rappelle « la nécessité d’un journalisme scientifique qui soit en mesure de remettre en contexte, voire de critiquer les déclarations des uns et des autres », et regrette que cette « démarche élémentaire » ait été  « trop souvent négligée dans la couverture de la crise sanitaire », notamment « s’agissant  de la médiatisation des études et travaux scientifiques ». Dans le viseur de l’association : l’écho donné à des études non encore soumises à la relecture par les pairs, ou encore à des travaux publiés dans des revues de qualité douteuse. Parmi les raisons invoquées pour expliquer ces dysfonctionnements, Acrimed cite le préjugé qui voudrait que le public se désintéresse des sujets compliqués, la discordance entre le temps médiatique et le temps scientifique, ou encore une certaine réticence à critiquer l’industrie pharmaceutique.

Source: 
  • 1 Patrick Michel, Frédéric Lemaire et Jean Pérès, Misère de l’information médicale en temps de crise, Acrimed, août 2020
Portrait de Adrien Renaud

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