Polanski, accusateur et accusé

A l'approche de l'annonce des César et d'une probable moisson de nominations pour le dernier film de Polanski, chacun fourbit ses armes dans un contexte de nouvelle poussée de fièvre. A distance de la sortie de J'accuse et de la polémique qui a suivi, WUD fait le point.
Il est difficile de constater que, de nos jours, il est difficile d’écrire ceci : « J’accuse » est un bon film. Même un grand film. Un film nécessaire. Nous savons tous pourquoi cela pose problème. Nous avons tous le sentiment d’être face à une situation où toute prise de position, quelle qu’elle soit, peut être vue comme outrancière ; de n’y plus voir clair et d’être, en quelque sorte, pris au piège.
 
L’outrage provoqué par la tentation ou la volonté de boycotter le film atteint finalement et avant tout une seule personne, ou plutôt sa mémoire. Celle d’Alfred Dreyfus, capitaine de l’Armée française, officier juif attaché à sa religion comme à son pays, victime d’une machination invraisemblable dont la monstruosité, si elle n’est pas évidente au début de l’affaire, le sera dès lors que l’armée s’entêtera à dissimuler la vérité et à échafauder le mensonge. C’est de lui dont il est question dans J’Accuse, et ça ne devrait être que de lui seul. On pourra se poser la question de la responsabilité de Polanski dans le fait que le message de son film soit fatalement brouillé. Il la porte indubitablement. Mais pas totalement. Au bout du compte, nous le répétons, il risque de n’y avoir qu’un seul dommage : l’oubli ; l’injure et le danger qu’il représente. Car oui, Dreyfus était en passe de devenir un oublié de l’Histoire. Il serait intéressant d’évaluer la proportion de ceux qui, parmi la jeune génération, connaissent et comprennent l’« affaire » dans toutes ses dimensions et toutes ses implications. A savoir jusqu’où une démocratie a pu aller pour maintenir un ordre social basé sur une ignominie : l’antisémitisme. Il devrait avant tout être question de cela. Polanski est juif, il a voulu réaliser une œuvre sur une communauté à laquelle il appartient, dont il a vu et vécu certaines des souffrances. Il a souhaité, de par son art, transmettre. Il y a là une volonté obsédante, visible à travers la plupart de ses films, et sur laquelle aucune cour de justice ni aucun psy ne pourra, ni ne devrait, statuer. Quelqu’un d’autre aurait pu s’atteler à ce sujet en 2019. Il se trouve que non, et il n’est pas responsable de cela.
 
Polanski reste cependant Polanski. Un homme qui, face caméra, jugeait plausible qu’une enfant puisse débuter une sexualité adulte, et y consentir, à l’âge de huit ans. Un homme qui a abusé d’une pré-adolescente dans des circonstances que la complexité du droit américain empêche de rendre officielles. Un homme qui a bénéficié pendant des années des plus larges honneurs et des plus coupables mansuétudes, dans un ballet judiciaire international qui n’est pas sans rappeler le cynisme d’état-major qui est si impitoyablement décrit dans J’Accuse. Et cela, Polanski ne pouvait que le savoir. Il ne pouvait que savoir le malaise que cela créerait.
 
Dans quelle mesure l’a-t-il souhaité ? Les seuls indices résident dans sa filmographie. Celle qui, depuis le début, décrit la vie dans son horreur, toujours sous l’angle de l’absurde. Quelquefois avec un humour destiné probablement à rendre inconfortables nos certitudes. Le cinéma de Polanski décrit l’homme comme pris au piège d’un système extérieur à lui-même et intrinsèquement injuste ; la vie comme une inexorable traque, l’injustice en étant le reflet le plus puissant. Une œuvre kafkaïenne, en somme. Mais Polanski est aussi un démiurge, un réalisateur obsessionnel dont la perfection de la mise en scène témoigne d’une volonté de contrôle évidente, en premier lieu du spectateur. Quand ses acteurs jouent, c’est lui que l’on voit diriger. Il sait, totalement, ce qu’il fait et ce qu’il induit. Tout comme, dans chaque interview et chaque dossier de presse, ce qu'il dit.
 
J’Accuse est sorti en pleine période #metoo, à un moment où il ne pouvait que faire réagir. Toutes les pièces d’un macabre puzzle étaient à ce point réunies que le trouble n’en est que démultiplié, les problématiques à la fois amalgamées et unifiées, dans un paradoxe confinant au vertige. Comme si Polanski avait finalement réussi, de par sa trajectoire de vie, à aller au bout de ce qu’il a cherché à démontrer tout au long de son œuvre. Le télescopage de ces affaires lui fait curieusement endosser toutes les casquettes, jouer tous les rôles, ceux d’accusateur et d’accusé, de témoin, de juge peut-être. Ses pourfendeurs ont mieux à faire que de lutter contre ses œuvres – pour au final lui faire de la pub –, les médias et les psys de s’évertuer à déterminer s’il est Kafka ou Machiavel, s’il est plus Esterhazy que Dreyfus. Il n’est en tout cas pas Céline, son talent ne lui ayant jamais servi à propager sa haine. Ni Matzneff, qui s'autof(r)ictionne en se répandant sur ses "conquêtes" et ses méfaits de manière nauséabonde.
 
Et si, en exigeant que les systèmes se réforment, mettent le paquet sur la prévention et la réparation des violences sexuelles, que la justice fasse, avec une vitesse adaptée à la gravité des récentes accusations, la vérité sur tout cela, on échappait au piège tendu par toute perversion, celle d’un système comme celle d’un individu ? A savoir recourir à des méthodes qui, censées lutter efficacement contre celle-ci, nous conduiraient finalement à bafouer les principes qui lui sont antinomiques et à devenir pires ? Le recours aux symboles tels que l’autodafé numérique risque de masquer l'essentiel. Le propre de la perversion est d’être contagieuse et de perpétuer les traumas sur lesquels elle prospère. Sachons nous en prémunir.
Portrait de Guillaume de la Chapelle

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