Pharmaciens VS médecins : 2-0

Autorisés à délivrer des médicaments sans ordonnance et à prescrire (encore et toujours) certains vaccins, les pharmaciens sont les grands gagnants de la journée d’hier, lors de l'examen du projet de loi "Ma santé 2022" à l’Assemblée. De quoi nourrir la colère des médecins.
 

 C’est "une avancée majeure en termes de santé publique pour le patient, qui faciliterait ainsi son accès aux soins". C’est avec une joie non feinte que l’'ordre des pharmaciens avait salué le 13 mars l'adoption en commission des affaires sociales de l'amendement de Thomas Mesnier (LREM, Charente), qui vise à permettre aux pharmaciens d’officine de dispenser des médicaments à prescription médicale obligatoire (PMO) sans ordonnance et dans le cadre de protocoles.
 
Une semaine plus tard, les députés ont maintenu dans le projet de loi "Ma santé 2022", la possibilité d'une "dispensation pharmaceutique sous protocole", pour certaines pathologies ciblées, selon l’APM (Agence de presse médicale). Les amendements de suppression de la mesure ont en effet été repoussés hier à l’Assemblée.
 
Inspiré notamment du système suisse du Net Care, l'amendement de Thomas Mesnier permet aux pharmaciens de "dispenser des produits de santé de premier recours pour des situations simples en suivant des arbres de décision bâtis entre pharmaciens et médecins".
 
"Il s'agirait notamment du traitement des cystites aiguës ou de certaines angines", s’était justifié Thomas Mesnier en commission des affaires sociales. Il reprenait ainsi une mesure soutenue par l'ordre des pharmaciens et les syndicats d'officinaux. Ceux-ci désirent permettre aux patients d’avoir accès en pharmacie à des traitements pour des pathologies aiguës courantes (cystites et angines virales, notamment), en réponse à la baisse du temps médical disponible et à l’engorgement des urgences. Ceux-ci ne manquent d’ailleurs pas une occasion de rappeler que cette dispensation sous protocole a déjà été mise en place dans plusieurs pays, notamment en Suisse et au Canada.

Dégrader les conditions de prise en charge ? 

Vous vous en doutiez, la mesure est loin, très, très loin, à des années-lumière pourrait-on presque dire, de ravir les syndicats de médecins libéraux.
 
"Cela va faire changer les pharmaciens de métier et dégrader les conditions de prise en charge des Français. On peut dire d'une angine ou d'une cystite qu'elle est simple seulement une fois qu'on a examiné le patient", assénait début mars le président de la Fédération des médecins de France (FMF), le Dr Jean-Paul Hamon.
 
Quant à MG France, il disait haut et fort "refuser qu'au prétexte d'aider les patients, ceux-ci se voient prescrire des médicaments sans examen clinique, sans diagnostic et sans connaissance des éléments médicaux de leur dossier", dans un communiqué publié le 14 mars. En signe de protestation, le syndicat avait d’ailleurs boycotté une réunion de négociation sur l'exercice coordonné qui s’était déroulé la semaine dernière à la Cnamts. 
 
Même son de cloche du côté du Syndicat des médecins libéraux (SML), qui a déploré "l’obstination du rapporteur du projet de loi de santé à vouloir doter les pharmaciens d’officine de compétences diagnostiques qu’ils n’ont pas car leur profession n’est pas une profession clinique", dans un communiqué publié le 14 mars. Il estimait que la mesure allait "faire naître un risque de perte de chances pour de nombreux patients" et que "la dissémination du droit de prescription est une grave erreur".
 
La Confédération des syndicats médicaux français (CSMF) s'est elle aussi opposée à la dispensation sous protocole, car les maladies visées, simples en apparence, "peuvent cacher des pathologies beaucoup plus graves". "La médecine évolue et les rôles de chacun aussi. Mais les évolutions doivent se faire après réflexions entre professionnels, avec l’aide des règles de bonnes pratiques, en dehors du contexte politique", a-t-elle jugé.

Les médecins condamnés aux consultations complexes ?

Quant au généraliste Gilles Bonnefond, il pense qu’il faut aussi régler les problèmes dans leur globalité, notamment en faisant évoluer la rémunération, pour passer d'un paiement à l'acte à un paiement au forfait.
 
"Si je comprends bien, on est en train de vouloir me soulager de consultations présentées comme faciles et on ne va me laisser que les consultations complexes de 30 à 45 minutes pour 25 euros. J'aimerais qu'on m'explique le modèle économique de la médecine libérale demain", a déclaré le médecin.
 
Et d’indiquer qu'une pathologie comme le rhume pouvait être en partie prise en charge à l'officine, ce qui permettrait de "réorganiser le temps médical" et de faire moins de "consultations faciles", qui "tirent vers le bas le niveau de rémunération". Les médecins pourraient ainsi se concentrer sur les patients "les plus complexes", qui "justifient une rémunération elle aussi plus complexe" qu'un acte à 25 euros "pas assez rémunéré, effectivement".
 
Une mauvaise nouvelle pour les médecins n'arrivant jamais seule, les députés ont adopté dans la nuit de jeudi à vendredi, avec l'aval du gouvernement, les règles de la vaccination en France au cadre européen des autorisations de mise sur le marché (AMM). Ceci afin de permettre aux pharmaciens de continuer à pratiquer certains vaccins à prescription médicale obligatoire, après avis de l'ANSM.
 
Les députés ont donc repris une proposition de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (Uspo), qui avertissait sur l'homologation croissante de vaccins avec un statut de prescription médicale obligatoire (PMO), susceptible d’entraver la possibilité de les administrer à l'officine.
 
Et Thomas Mesnier de plaider :"Après expertise juridique, il apparaît que de plus en plus de vaccins arrivent sur le marché en procédure centralisée, avec un statut de prescription médicale obligatoire. Ainsi, peuvent ainsi coexister en France, pour la même indication, des vaccins sous prescription médicale facultative et sous prescription médicale obligatoire".
 
Une nouvelle mesure favorable aux pharmaciens qui ne manquera pas d’attiser la colère de médecins déjà bien échaudés par l'amendement de Thomas Mesnier. Ils pourraient redoubler de méfiance à l’avenir, en s'en tenant au fameux proverbe : "Chat échaudé craint l'eau froide." 

 

Portrait de Julien Moschetti

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