Mourir doit attendre

Critique de "Ici je vais pas mourir", documentaire de Cécile Dumas et Edie Laconi (sortie le 20 octobre 2021)

Ce documentaire ouvre les portes d'une des fameuses "salles de shoot" qui concentrent tant de polémiques depuis leur création. "Ici je vais pas mourir" fait le pari que la parole et la vision de leurs "usagers" est le meilleur argumentaire en faveur de leur existence. Salutaire.

"Ici je vais pas mourir" : un défi qui résume tout l'objectif et tout le sens de ces fameuses salles de "shoot" [salle de consommation à moindre risque, NDLR] décriées par ceux qui n'ont pas besoin d'y mettre les pieds. Leur nécessité aussi. Permettre à quelqu'un de ne pas mourir, de continuer à pouvoir décider, garder une marge de liberté, ne pas laisser le processus addictif aboutir au non-choix absolu. La philosophie de ces dispositifs que l'on nomme communément "bas seuil", la stratégie de réduction des risques, sont toutes basées sur le postulat, d'une logique limpide mais pourtant si complexe à faire comprendre et accepter, que c'est en accueillant les personnes toxicomanes "là où elles en sont", et comme elles sont, qu'on leur ouvre un chemin possible. Rétablir de l'incertitude, et donc de l'espoir, face à deux certitudes, deux revers d'une même et sombre médaille : la certitude de ne pas être capable de s'en sortir et celle, sociétale, que la volonté seule vient à bout de l'addiction - rendant toute aide inutile voire complice...

Pousser la porte d'une salle de shoot plutôt que dresser un mur. Voir l'intérieur plutôt que rejeter à la périphérie. Rester un peu avec eux - un peu plus d'une heure, le temps de quelques consultations. C'est ce qui nous est proposé dans ce documentaire d'une simplicité tout sauf clinique, même si les symptômes, parfois bruyants, ne sont pas occultés. Ici, pas de description d'un parcours de soins - les aspects "techniques" au coeur de tous les fantasmes de ce dispositif sont soigneusement cachés - mais des parcours de vie, dont la terrible cyclicité n'occulte pas les timides mais réelles évolutions. Ainsi cet homme qui dessine sur de grandes feuilles blanches son parcours quotidien et immuable mais qui pourra ajouter des modifications parce que, pendant quelques jours, on lui aura prêté un appartement. Ainsi ces usagers qui, au premier contact avec la caméra, refusent d'être regardés ou au contraire cabotinent et qui, des mois plus tard, acceptent finalement d'être filmés, ou se posent. Certains apaisés, d'autres encore plus abîmés, mais tous en vie. Encore. Et affirmant qu'ils le sont, revendiquant une place, avec parfois l'espoir désarmant, grâce à ce documentaire, d'être vus de leur famille, qui s'est éloignée quand elle ne les a pas rejetés. 

Ainsi, par ce regard cinématographique, on accède à une vérité dont les symptômes ne peuvent rendre compte. Cette vérité est celle de l'expérience de l'usager. Le personnel est peu mis en avant, et toujours dans des attitudes assez neutres, pouvant paraître détachées, mais qui traduisent plutôt une forme de capacité à encaisser, à accueillir, au-delà de la honte et du dégoût, mais aussi du pathos. Il faut savoir aller au-delà, semble être le message principal. C'est en tout cas à chacun d'y aller, à son niveau, et bien évidemment aux soignants. Au-delà des préjugés, au-delà de l'impuissance, au-delà de la fatalité, souvent à contre-sens des discours politiques. Le fait que ce documentaire sorte alors même que commencent à apparaître dans les publications les effets bénéfiques tangibles de tels dispositifs est plus que bienvenu. 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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